‹ Théâtre de fantaisieChapitre 8 sur 51 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Les Mêmes, MISS ARABELLA.

AMÉLIE, se calmant tout à coup.

C'est miss Arabella, vous savez, mon ami, la dame, la demoiselle anglaise...

Américaine !

AMÉLIE

Américaine soit, dont je vous ai parlé, mon chéri.

GERVAIS, à part.

Comédienne !

AMÉLIE

Miss Arabella, je vous présente M. Gervais, mon mari, c'est ce qu'on appelle un joli monsieur.

GERVAIS, à part

Coquine!

Vous dites, un joli... Ah yes, a pretty gentleman.

GERVAIS

Vraiment ma femme est trop aimable. Je reconnais bien là ses façons ordinaires et... charmantes.

Mon ami, miss Arabella n'est pas une dame decom-

pagnie comme les autres. D'abord elle ne veut pas recevoir d'honoraires, mon tendre cpoux.

auabella.

No money.

GERVAIS

Mon ange, nous ne pouvons accepter.

Oh! acceptez! J'ai de quoi vivre honorablement, indépendante. En lisant l'annonce du Figaro, j'ai trouvé le truc original. J'ai pris tous mes renseignements. J'ai su que vous étiez des gens comme il faut^ bonne bourgeoisie, real gentry, que vous n'avez pas d'enfants, pas de bètes, je ne peux pas souffrir les enfants. Oh ! j'ai mes références. Vous avez vie confortable, bonne cuisine.

GERVAIS

Merci ! côtelettes brûlées et poisson saignant I

Vousétes assez intelligents, suffisamment instruits; et comme je veux me fortifier dans la langue française, je me suis dit que je serai votre élève. Reprenez-moi, je vous prie, quand je ferai des fautes. Or, chez nous, les professeurs, n'ont pas l'habitude de payer leurs élèves; c'est tout le contraire. Je vois donc bien à quoi vous pourrez m'étre utiles, mais je ne vois pas quels sont les services que je pourrai vous rendre.

Je vous dirai cela quand nous serons seules. Il faut que vous sachiez que mon charmant époux mon

pretty gentleman, a l'habitude de me quitter tous les jours entre le déjeuner et lediner.

GERVAIS

Oh ! Amélie.

AMÉLIE

Pour ses affaires, n'est-ce pas, mon loulou? Oui, entre une et sept, il me laisse libre, parfaitement libre, trop libre; il a tant d'affaires I Et comme les visites ne commencent guère avant quatre heureset demie, j'ai là trois bonnes heures.

Bonnes heures? expliquez.

AMÉLIE

Dans ce sens, bonnes veut dire longues.

Yes, longues heures, mauvaises alors.

GERVAIS

Très-bien.

AMÉLIE

Mais allez-vous en donc, mon cher trésor. Vous n'avez pas allumé votre cigare ? A quoi pensez-vous ?

GERVAIS

Je ne puis laisser une personne qui nous fait visite, à qui vousm'avez présenté et qui m'intéresse beaucoup, ma tendre amie, puisqu'elle doit devenir votre société la plus intime. Installez-vous à votre gré, miss, vous êtes chez vous*

MISS AUAllKLLA 47

ARABKLLA.

Home y home, sweet home !

AMKLIE.

Toujours aimable (a part.) avec les autres. l'Haut.) Miss ArabcUa, puisque vous avez pris vos renseignements, vous devez savoir que j'ai une passion malheureuse... j'adore...

Votre mari I

AMÉLIE

Oui, cela va sans dire.

GERVAIS

Sans dire.

Sans dire? Je comprends pas « sans dire. »

AMÉLIE

Tellement certain qu'on n'a pas besoin de le dire.

Oh! yes ! Indubitable.

GERVAIS

C'est cela.

AMÉLIE

Eh bien! cette passion, cette autre passion...

Oh ! je sais : la partie de cartes.

AMÉLIE

Vous l'aimez aussi ?

Avec manie, comment dites-vous ? Fureur?

AMÉLIE

Mon ami, soyez assez gracieux pourdresserla table.

GERVAIS, à part.

Moi ? 3iVtcfoureur.

Mais je n'aime que deux jeux.

AMÉLIE

Le bésigue et l'écarté.

Oui, j'ai ludans le Figaro. Mais je ne joue pas l'écarté à moins d'une guinée.

GERVAIS^ dressant la table.

Peste I

AMÉLIE

Oh ! miss.

Elle aide son mari. Ils échangent des regards courroucés.

ARABELLA, à part.

On dit que le jeu est la pierre de touche, critérîon, des caractères.

AMÉLiEj à Arabella.

Vite ! Tirons ! c'est à vous, (a Gervais.) Mon doux ami, allez-vous-en donc.

GERVAIS

Vous le voulezj mon adorée. C'est par obéissance.

MISS ARABKLLA 'l9

Cependant je ne serais pas fâché de voir comment vous jouez ce jeu-là. Euh ! euh I oui, non.

AMÉLIE, après avoir joue le coup.

Je marque un point. A moi. (kHc fait couper et donne les cartes. — A Gervais.) Votre chapeau est là.

GERVAIS

Oui, je vois mon chapeau. Mais j'admire votre habileté, on dirait^ ma bien-aimée^ que vous avez manié le carton toute votre vie.

Manié le carton ? Ah ! oui, je comprends, je propose.

Combien ?

Quatre.

Et moi, deux.

AMELIE.

GERVAIS, regardant le jeu d'Amélie.

Ta, ta, ta !

AMÉLIE, à Gervais.

Ah I taisez-vous de grâce.

GERVAIS

Oui, mon adorée.

AMÉLIE, jouant.

Et partez. Je fais la vole. Trois points. (AArabella.) A VOUS.

Coupez, je donne.

GERVAIS, chantant.

Donnez, donnez sur cette terre.

Je tourne le roi.

Je propose.

GERVAlSj regardant le jeu d'Amélie, C'est trop fort.

Jouez.

GERVAIS

C'est un vol.

AMÉLIE

Passe cœur^ passe carreau et dame d'atout. Trois points que j'avais et deux font cinq.

GERVAIS

On ne joue pas plus mal et plus heureusement.

Je perds avec trois atouts en main.

AMÉLIE, à Gervais.

Mais allez-vous-en donc !

GERVAIS, à Amélie.

Non, donne-moi les cartes.

MISS AHAIJKIJ.A 51

AMi':i,ii:.

Comment dites- vous cela ?

Gi:ilVAIS.

Donne-moi ta place, sacre Tcvousen supplie, ma

petite femme adorce.

ARABELLA, après avoir tire avec Gcrvais.

C^est à nui. Coupez.

GERVAIS

Je coupe, (a sa femme.) Admire, mon almee, comme je coupe avec grâce.

AMÉLIE

Charmant, tout bonnement charmant.

Je tourne trèfle.

GERVAIS

Quel beau jeu! Je joue.

AMÉLIE

Vous dites?

GERVAIS

Je dis que je joue d'autorité.

AMÉLIE

D'autorité ?

GERVAIS

D'autorité, c'est la première fois de ma vie.

AMÉLIE

C'est trop fort 1

GERVAIS, à Arabella. Avouslepoint, marquez deux. A moi; coupez, miss, je vous prie, (a Amélie.) Regarde, femme sans pareille, les belles cartes que je donne à mon ennemie.

Je propose.

GERVAIS

Non, veuillez jouer.

AMÉLIE, à Gervais.

Allons, si vous le faites exprès.

Je marque le roi. Pique.

GERVAIS

Je prends. Carreau.

Je prends. Trèfle.

GERVAIS

Je prends. Pique.

Je prends et atout.

GERVAIS, à Arabella.

Cest bien. Deux points et trois que vous aviez font cinq, (a Amélie.) J'ai perdu; j'ai perdu, mon épouse bienaimée.

AMÉLIE

Non, on n'a jamais vu jouer ainsi. Idiot !

ARABFXLA.

Ah î monsieur, si vous trichez, je ne joue plus avec vous. Madame, prenez ma place.

AMÉLIE

Jouer avec mon maril

ARABKLLA.

Je VOUS en prie; j'ai une lecture à faire.

GERVAIS, à Arabella.

Je VOUS en supplie.

Non, j'ai le... pas de chance.. Comment dites-vous ? déveine? je reprendrai.

GERVAIS, s'asseyant à la place d'Arabella. Alors, ma toute bonne, nous jouons ensemble ?

AMÉLIE

Il paraît, mon tout bon.

ARABELLA, à part.

Tout bon. Verj^ bon. AU right. (Haut.) Je ne vous dérange pas.

Elle met ses lunettes et litla grammaire. De temps en temps, elle lève ses lunettes pour suivre le jeu. Tout le reste de la scène à voix basse.

GERVAIS, à Amélie, avec affectation.

C'est à vous, ma primevère.

AMELIE, à Gervais, même intention.

Coupez, mon lilas blanc.

GERVAIS

Voyons, voyons ce jeu. Euh I euh î J'ai l'honneur de proposer, giroflée des jardins.

AMÉLIE

J'ai le douloureux regret de refuser, muguet des bois.

ARABELLA, à part.

C'est un cours de botanique.

GERVAIS

Je vous offre mon cœur*

AMÉLIE

Je le coupe. Atout. Pique, pique et pique. Vous êtes volé.

GERVAIS

Ce n'est pas la première fois.

AMÉLIE

Parlez donc plus bas : vous troublez la lecture de miss Arabella.

Non, je suis des deux côtés. (Elle lit.) « L'adjectif s'accorde avec le substantif. »

AMÉLIE

A votre tour. Jecoupe. Vous me semblez assez innocent à ce jeu...

GERVAIS

En toute chose on fait ce qu'on peut.

MISS ARAOELLA 55

AMKLIE.

Vous VOUS dites peut-être qu'un homme doit toujours perdre avec les femmes ?

GERVAIS

J'aurais trop de peine à vous gagner. Je tourne trèfle, ma chatte.

AMÉLfE.

Je k vois, mon chienchien.

ARABELLA, à part.

Chienchien ? Dogdog. Néologisme.

AMÉLIE

Je vous fais des propositions de paix, mon lion.

GERVAIS

Je ne saurais les accepter, ma panthère.

AMÉLIE

Vous refusez, mon doux chacal ?

GERVAIS

Oui, mon aimable hyène.

ARABELLA, à part.

Section de zoologie.

Je joue donc puisqu'il le faut.

GERVAIS

Je marque le roi, je prends. Atout et trois piques. A mon tour de marquer non pas deux, mais trois points.

AMÉLIE

Vous triomphez, mon seigneur et maître.

GERVAIS

Je triomphe modestement, ma vassale favorite.

AMÉLIE

A moi les cartes. Coupez.

GERVAIS

Je coupe... dans le pont sans doute.

Couper dans le pont !.. Expliquez.

GERVAIS

Couper dans le pont, cela veut dire... Ma femme vous expliquera cela avec bien d'autres choses.

AMÉLIE

Je tourne simplement du carreau... le dix.

GERVAIS

Mon âme, c'est à mon tour de m^humilier en proposant.

AMÉLIE

Jouez.

ARABELLA, très-haut.

Mal joué. On accepte toujours quand l'adversaire a trois points.

AMÉLIE

Le sort en est jeté.

GERVAIS

Jacta est. Valet d'atout.

AMÉLIE

C'est bon.

MISS ARAnKLLA 57

GERVAIS

Alors, dix d'atout.

AMKLIE.

Très-bien.

GERVAIS

Dame de trèfle qui passe. Je vous abandonne le reste.

AMÉLIE

Deux atouts et deux rois et je perds.

GERVAIS

Vous avez la consolation d'avoir perdu avec un jeu superbe.

AMÉLlEj vexée.

Vous jouez très-bien quand vous voulez. J'ai gagne une partie, j'en ai perdu une. Je suis quitte.

GERVAIS

J'ai perdu avec miss, j'ai gagné avec ma femme. Je suis quitte.

Alors nous sommes tous quittes.

AMÉLIE, à Gervais.

Voulez-vous fermer la table, mon astre ?

GERVAIS

Avec empressement, mon étoile du matin.

AMÉLIE

Et l'emporter, mon soleil couchant.

• GERVAIS

Avec délices, ma lune naissante.

ARABELLA, à part.

Section d'astronomie. Comme j'apprends le français !

AMÉLIE, à Gervais.

Maintenant nous n'avons plus besoin de vous.

GERVAIS

Ah! mon éclipse.

Je ne vous retiens pas, mon zodiaque.

Pardon, je le retiens, moi. Voulez-vous me permettre de m'asseoir entre vous et de vous raconter une petite histoire?

GERVAIS et AMÉLIE.

Voyons. Asseyons-nous.

Il y avait autrefois une miss d'un âge incertain, ce que les Français appellent à tort ou à raison, un certain âge, qui avait toujours refusé de se marier parcequ'elle avait entendu dire que sur six ménages il y en avait quatre de mauvais. Cependant il se trouva qu'un jour un parti convenable, good match, se présenta pour cette personne déjà un peu mûre. Elle demanda à réfléchir, réfléchit longtemps et fut conduite par le hasard à se servir d'un stratagem, subterfuge. En lisant un journal, elle appritqu'unedame delà Chausséed'Antin, désirait trouver une compagne pour la conversation et la partie de cartes. Elle s'informa de cette dame, de son état, de son caractère, et elle apprit que le mari s'absentait souvent, que la femme s'ennuyait quelque"

MISS AllAIiELLA 59

fois, que le ménage allait... (Comment m'a-t-oti d'iu) cahin caha. Alors miss... anonyme se dit: « Voyons ce que c'est qu'un mauvais mcnage en France, n Elle est tixée maintenant, et si les mauvais ménages sont tels que celui-ci, que seront les autres ? (stupéfaction et embarras de Gervais et d'Amélie.) N'est-ce pas logique ?

GERVAIS

Alors vous allez vous marier?

Après réflexion, oui.

AMÉLIE, à part.

Pauvre femme !

Il me reste à vous demander pardon du subterfuge et à prendre congé de vous.

Comment?

Déjà?

GERVAIS

AMELIE.

Sans doute. Ne vous ai-je pas dit que je faisais une expérience ? L'expérience n'a-t-elle pas réussi ? N 'ai-je pas vu que vous êtes, quoi qu'en dise le monde, (Oh î comme j'apprends bien le français !) très bien ensemble?

GERVAIS, et AMÉLIE, avec hésitation.

Mais, oui. . .

Adieu donc, vous que j'ai à peine connus et que je commençais à aimer.

AMÉLIE

Ne partez pas encore.

C'est votre exemple qui me décide. Adieu.

GERVAIS, et AMÉLIE.

Au revoir ! au revoir, n'est-ce pas ?

Peut-être.

Elle sort.

GERVAIS, à part.

Enfin je vais pouvoir me dégonfler.

AMÉLIE, à part.

A nous deux maintenant.

Gervais et Amélie se regardent avec colère et sans rien dire, Amélie prend le chapeau de Gervais et le lui offre.

ARABELLA, rentrant.

J'ai oublié ma grammaire et de toute façon je serais rentrée, car je veux voas laisser un petit souvenir de mon court passage. Donnez-moi, jevous prie, uneplume et de l'encre. (Gervais lui offre les deux.) Comme j'ai remarqué que vous étiez fort bons amis quand j'étais là, je veux vous laisser ma photographie en double. (Tout en causant, elle en signe deux qu'elle donne à Amélie et à Gervais.) S'il survient entre vous une petite tempête, pro-

mettez qu'yen voyant mon portrait, vous vous figurerez que je suis là et vous ferez le raccommodage.

GKRVAIS.

Je le promets.

Soit, mais il serait mieux à vous de demeurer ici. Vous seriez sûre d'être toujours entre nous.

Si je manque mon mariage, je viendrai.

AMÉLIE et GERVAIS.

Miss Arabella^ ne vous mariez pas.

Arabella sort.

GERVAIS

Tiens I elle s'est trompée, elle m'a donné le portrait qui t'était destiné.

AMÉLIE

Et moi le tien.

Dans l'échange des photographies leurs mains se sont rencontrées.

GERVAIS

Si nous allions faire une promenade ?

AMÉLIE

Ensemble ?

GERVAIS

Mais oui.

AMÉLIE

Au bois de Boulogne ?

GERVAIS

Mais oui.

AMÉLIE

Dans quelle voiture?

GERVAIS

En fiacre, commes des amoureux.

AMÉLIE

En fiacre et avec les portraits.

Ils sortent.

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