‹ Théâtre de George SandChapitre 44 sur 142 · JACQUES, ADAM, ROLAND · texte numérisé non relu

JACQUES, ADAM, ROLAND

(Jarqups est en dehors de l'enceinte, il s'est appuyé sur la barrière. Roland s'est

assis pensif sur les marches de l'estrade. Adam, au milieu, suit des yeux

la sortie d'Olivier.)

JACQUES, à Adam.

Dites-moi, mon ami, — je suis un étranger, — celte place palissadée et garnie de bancs, c'est une arène pour quelque joute?

ADAM

Oui . monsieur. C'est ici que le fameux Charles, lutteur de Son Altesse, doit se mesurer tout à i'heurc contre quiconque

OSera le défier, (il salue Jacques tt se rapproche de Roland.) ROLAND, à Adam.

Le fameux Charles, dis-tu?

.1 ACQUES.

Alors, ce jeune homme assis là. et cet autre qui vient de sortir par ici, sont de vigoureux rustauds adonnés à la grossière profession de lutteurs? (Roland se levé avec vivacité. ) ADAM, bas à Roland.

Ne vous faites pas connaître... si c'était quelque espion...

JACQUES, s'approchmt.

Je me disais bien, en effet, — quoique celui-ci... (u désigne Roland ) ait quelque fierté dans les yeux , — que ces drôles ne faisaient qu'essayer leurs poings en attendant l'heure de se donner en spectacle aux désœuvrés de la cour.

ROL.VXD, irrité, allant à Jacques, qui entre- dans l'enceinte.

Monsieur...

Attendez! ce gentilhomme... Laisse-moi lui parler, (a Jac-

ques, montrant Roland.) Il eSt le fils de... JACQUKS.

Je sais! Mais l'autre?...

ROUXD, avec fiert<>.

L'autre est mon frère, et si vous nous connaissez, vous savez que nous sommes de noble famille.

JACQUES , prenant le milieu.

Vous, des nobles? Vous, des frères ? A d'ayjtres, mon bon ami ! Vous êtes seigneurs comme les taureaux le sont de la prairie qu'ils broutent, et frères comme le sont les loups qui se mordent sans connaître de parenté.

ROLAND

Monsieur, si vous n'étiez plus âgé que moi, je vous apprendrais à parler.

JACQUES

Et vous m'apprendriez fort mal, si vos paroles répondent à vos actions !

ROLAND

Qui ètes-vous, pour le prendre sur ce ton-là ?

ADAM

C'est...

JACQUES, faisant signe à Adam de se taire.

Qui je suis? Hélas! un homme bien las de l'être.

ROLAND

Si vous avez le spleen, ne dégoûtez pas les jeunes gens do vivre.

Tu appelles vivre ce que tu fais, pauvre fou?

ROLAND

Et que peuvent faire ceux que l'on opprime?

JACQUES

Et pourquoi se ferait-on faute d'opprimer ceux qui, comme toi, n'ont d'autre argument à leur service que la strangulation? Qu'espères-tu en réclamant ton patrimoine et ta liberté à un frère injuste et pillard? Lui serrer la gorge jusqu'à lui arracher une promesse dont il se rit l'instant d'après? violence perdue! La lui serrer jusqu'à ce que mort s'ensuive? violence funeste! Entre le crime et l'abaissement, il n'y a qu'un chemin à prendre; mais l'homme a le pied trop large et trop lourd pour y marcher, et les oiseaux du ciel ou les biches des bois ont seuls le secret de la délivrance!

ROLAN D.

Je vous entends, tout ignorant et inculte que je suis. Mais vous qui parlez de liberté, avez-vous des ailes d'oiseau ou des pieds de biche ?

JACQUES

Pour fuir le monde insensé, la cité perverse, l'homme a quelquefois les ailes du désir ou les pieds de la crainte; mais, en quelque désert qu'il se réfugie, il se retrouve toujours sous le joug de son pire ennemi, qui est lui-même.

ROLAND

L'ami, vous avez la sagesse orgueilleuse ou la raison chagrine.

JACQUES

Moi sage? Non, certes! les plus insensés des hommes sont ceux qui se croient raisonnables.

ADAM, à Roland.

Monsieur, à ses discours encore plus qu'à son visage, j'ai reconnu un ami du vieux duc. Laissez-moi l'interroger et savoir s'il peut vous porter secours dans vos peines.

ROLAND

Fais comme tu voudras, (u redoute vers îcfond.j

ADAM

Vous vous en allez ?

ROLAND

Oui... j'ai un projet...

ADAM

Quoi donc?

ROLAND

Je souhaite parler à ce fameux lutteur dont tu me parlais tout à l'heure... et dont je viens ici admirer les prouesses.

(il sort par la droite, derrièr; l'estrade. Adam le suit des yeux; Jacques pas-e à droite.)

ADAM, à Jacques.

Monsieur, puisque cest vous... oh! oui, c'est bien vous... dites-moi si, à la cour de notre cher duc exilé, il y aurait place pour ce pauvre enfant que je ne verrais pas sans crainte rentrer à la maison, après la querelle de tout à l'heure? jacques.

Mon ami, s'il te plaît d'appeler une cour l'humble compagnie du vieux duc, tu peux y conduire ton jeune maître : mais je doute qu'il s'y plaise!

Parce que?...

JACQUES

Parce que...

ADAM

Les princesses viennent, car voici leurs pages, éloignonsnous un peu.

JACQUES

Tout à l'heure je te parlerai; j'ai à parler d'abord à l'une de ces jeunes filles.

ADAM

Non, non, monsieur, le temps presse, si vous saviez... si je vous disais... Il y va, je le crains, de la vie de mon jeune

maître.

JACQUES

Alors, Viens de Ce CÔté! (Adam sort par le premier plan à gauche, arec Jacques; Célia et Rosalinde viennent par la droite, derrière Testrade.)

ROSÂLINDE, CÉLIA. Pages.

CE LIA

Je t'en prie, ma douce Rosalinde, sois plus gaie!

ROSALINDE

Chère Célia, je montre plus de gaieté que je n'en ai, et tu veux que j'en montre encore davantage? Apprends-moi donc

à Oublier UIl père! (Elles se promènent en parlant.) CÉLIA.

Tu le pourrais, si tu m'aimais comme je t'aime ! Oui, si j'étais à ta place, mon père serait devenu le tien!

ROSALINDE

Non, chère cousine, ton père ne m'aime pas; il me soupçonne et m'humilie sans cesse. Sans la crainte de ta douleur, il y a longtemps qu'il m'eût chassée, car je suis pour lui un otage bien superflu. Il sait bien qu'il n'a plus rien à craindre du parti de son frère, et quelque jour il me séparera de toi, en dépit de tes prières et de tes pleurs.

CÉLIA.

A Dieu ne plaise qu'il ait ce cruel dessein! Non, non, ayons des idées plus riantes. Mon père a des moments de repentir et de piété; et d'ailleurs il m'aime, il n'aime que moi, et il sait que je ne pourrais pas vivre sans ma Rosalinde. Te tourmentes-tu de la pauvreté ou de l'abandon dans l'avenir? Es-tu ambitieuse, ma chère âme? Eh bien! l'avenir te rendra tes droits, et c'est toi qui seras l'héritière de ce duché.

RO SALIN DE

Moi?

CÉLIA.

Oui; fille unique, je dois succéder à mon père, et ce qu'il a pris au tien par force, ma tendresse te le rendra. Oh! j'en fais le serment; et, si j'y manque, puissé-je devenir un monstre de laideur! (Allant s'asseoir sur ie banc, à gauche.) Allons, ma charmante Rose, ma Rose bien-aimée, sois gaie ! rions un peu, faisons des projets?*

Des projets? Voyons!... si nous devenions amoureuses?

• CÉLIA.

Aïe! voilà qui est bien dangereux! Si l'on aime sérieusement, on risque d'être malheureuse; si l'on se joue de l'amour, c'est pire!...

ROSALINDE

C'est vrai; cherchons autre chose. De quoi rirons-nous? Ah! tiens justement, voici le bouffon chargé du soin de nous égayer.

CÉLIA, ROSALINDE, assises; PIERRE TOUCHARD,

'.'air affairé, venant du fond, à droite. CÉLIA.

Eh bien! maître Pierre de Touche, phénix d'intelligence, où vas-tu?

TOUCHARD, prenant fciut à coup l'air posé.

Maîtresse, les jeux vont commencer, et le duc va venir, sur mon honneur!

CÉLIA.

A qui prends-tu ce serment-là, nigaud?

* Célia, Rosalinde.

TOUCH ARD

A un certain chevalier qui jurait sur son honneur que la friture était bonne, et que la moutarde ne valait rien. Pourtant, la friture ne valait rien, la moutarde était bonne, et mon homme ne se parjurait pas.

CE LIA

Comment arranges-tu cela?

TOUCH ARD, se mettant derrière elles.

Regardez-moi toutes deux, caressez-vous les joues, et jurez par vos barbes que je suis un coquin.

CE LIA

Par nos barbes, tu es un coquin.

TOUCHAR D.

Donc, je suis un honnête homme, car lorsqu'on jure par ce que l'on n'a pas, on fait comme ce chevalier jurant par son

honneur [Rosalinde se lève rour regarder Jacques qui passe en ce moment dans le fond avec Adam, et allant de gauche à droite) et... Mais à quoi

sert d'avoir de l'esprit avec votre cousine? Elle ne m'écoute seulement pas !

CE LIA, se levant aussi.

Qu'est-ce, Rosalinde? *

ROSALINDE, montrant Jacques, qui a reparu avec Adam au fond.

Je regarde ce gentilhomme qui est là-bas... Je ne le connais point... et pourtant je le connais.

TOUCHAR D , à gauche.

Ah ! je n'aurais pas mieux parle !

G £ Ii I A , à Rosalinde, qui regarde encore Jacques.

Pourquoi prends-tu la peine de le regarder! Si c'est un gentilhomme, ses habits sont passés de mode.

* Touchard, Célia, Rosalinde, Jacques.

TOUCHARD

Et sa figure aussi.

ROSALIXDE.

Le voilà qui vient vers nous. Ah ! j'ai oublié son nom ; mais ses traits sont restés dans ma mémoire. (Adam s'en va par le fond à

di'oite, après avoir baisé la main de Jacques, qui entre dans l'enceinte et s'adresse a. Tuucliard qui est remonté pour le voir de près. ') JACQUES.

Laquelle des deux est la fille du duc !

TOUCHARD

Toutes deux, cher étranger, (fn redescend à droite.)

CÉLIA, à Jacques, en allant à lui.

Je suis la fille du duc qui règne. (.Montrant Rosaiinde.j Elle est la fille de celui qui devrait régner.

JACQUES

Madame, vous dites plus vrai peut-être que vous ne pensez.

CE LIA, étonnée de la brusquerie de Jacques.

Ah! ami, que ne prends-tu le bonnet de ce fou? Tu semblés fait pour le porter I

JACQUES

Je sais qu'à la cour il faut porter ce bonnet pour dire la vérité. (ARosaiinde, en aiunt a eiie.) Madame, je vous apporte des nouvelles de votre père. **

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