‹ Théâtre de George SandChapitre 45 sur 142 · KO S A LIN DE · texte numérisé non relu

KO S A LIN DE

Mon père ! Ah ! parlez vite ! et parlez beaucoup !

JACQUES

Il m'a chargé de vous dire qu'il vous souhaitait un printemps aussi vert que sa vieillesse.

ROSALINDE, allant à Célia.

Embrasse-moi, chère Célia, et Dieu soit loué! (\ jaques.) Est-

* Célia, Rosalinde, Touchard , Jacques.

** HosalLnde, Jacques, Célia, Touchard.

il toujours dans son château des Ardennes, et compte-t-il y rosier encore?

JACQUES

Oui; il souhaite y rester toujours. Après avoir été poursuivi et persécuté si longtemps, il se trouve heureux d'être oublié dans cet humble manoir, situé au milieu de la forêt. Il est là, avec ses fidèles compagnons, vivant de sa chasse, comme le vieux Robin Iïood d'Angleterre. Chaque jour, de jeunes seigneurs, fils de ses anciens amis, viennent se joindre à lui, et, tous ensemble, exempts de soucis, ils laissent couler le temps, comme au siècle de l'âge d'or : voilà mon message.

nos AL INDE.

Oh ! que le ciel conserve en joie et santé mon père et ses amis! .. Mais ne désire-t-il pas que l'on me permette de le rejoindre?

JACQUES

Il le désire, et ne le souhaite pas. si vous êtes heureuse ici : la vie qu'il mène serait trop rude pour vous.

J'ai de la force, du courage!

CE LIA

Et tu ne m'aimes pas!

ROSALINDE

Ah! ne sois pas jalouse de mon père! Puis-je me défendre de l'aimer? (a Jacques.) Vous partez déjà?

JACQUES

J'ai fait ce que désirait mon seigneur. Je vous ai vue. vous êtes grande, vous êtes fraîche... vous paraissez heureuse: voilà ce que je lui dirai.

CÉLIA. allant a Jacques.*

Et vous pourrez bien, sans mentir, lui dire aussi qu'elle est belle!

* Touchard , Jacques , Célia , Rosalin Je.

JACQUES

Je le veux bien.

CELIA

Ce sera par complaisance? Est-ce que l'âge vous rend aveugle, mon bon monsieur?

ROSALINDE

L'âge ? II a la figure belle et jeune encore !

CÉLIA.

Je ne trouve rien de beau dans celui qui te regarde avec indifférence.

JACQUES, regardant Célia avec ironie.

N'est-ce pas ainsi qu'à mon âge on doit regarder toutes les femmes?

CÉLIA.

C'est pour leur rendre la pareille !

ROSALINDE, à Cflia.

Pourquoi le railles-tu? il a l'air triste!

JACQUES

Mon air est donc menteur, car je me ris de toutes choses!

CÉLIA.

Voilà un charmant caractère I

TOUCHARD

Mais oui! (a Jacques.) Touche là, mon camarade... si tu as de l'esprit, toutefois!

ROSALINDE, à Célia.

Moi, j'ai bonne opinion de lui, puisqu'à ses risques et périls, il vient me trouver de la part de mon père; il doit être de ses amis.

JACQUES

Je ne cours point de risques et ne brave point de périls.

CÉLIA.

Pourtant... vous devez être banni ?

Non, c'est par goût que j'ai suivi le duc dans son exil.

CÉLIA.

C'est peut-être par affection?

JACQUES

Qu'est-ce que l'affection? une habitude de l'esprit ou du cœur, qui n'est, au fond, que de l'égoïsme.

CELIA, i Rosalinde.

Voilà un étrange cerveau !

ROSALINDE

Rappelez-moi votre nom. N'êtes-vous pas...

JACQUES

Je ne suis plus ce que j'étais; ne me cherchez pas dans vos souvenirs : mon nom a changé de sens comme tout le reste. Autrefois, ici, j'étais pour tous Jacques le viveur et le magnifique: aujourd'hui, on m'appelle, là-bas, Jacques le rêveur et le solitaire.

CÉLIA.

Quoi ! vous êtes ce Jacques... ce seigneur tant vanté pour ses folles mœurs et ses brillantes manières? Alors vous avez renoncé aux unes pour faire pénitence des autres? ( Jacques u salue avec une gravifé ironique.) Eh bien ! vous ne répondez plus ? Vous êtes déjà au bout de votre faconde?

JACQUES

C'est la vôtre que je salue... et devant tant d'esprit, je retire ma conversation et ma personne.

ROSALINDE, allant à Jacques.

Ah! de grâce, monsieur, si vous pouvez rester sans danger, veuillez attendre que je puisse vous confier une lettre pour

mon père. (eUe reprend si place à g-iuchc de Céin.) JACQUES.

J'attendrai.

C EL I A , allant i Jacques.

A revoir donc, dans un moment, aimable Jacques! (a roso-

linde, en lui prenant le bras pour s'en aller.) ImpOSSÎble de le piquer !

Son œil est encore vif et beau ; mais sa bouche est une tombe où le sourire est enseveli, [e ie= sortent avec Touchard.)

JACQUES, seul.

Regards et sourires de femme! vous êtes les éternels météores qui brillent sur les abîmes! Clairs regards, radieux sourires!... (Riant.) Ah! que de pauvres sots s'y laissent prendre! Attendrai-je cette lettre? Oui, puisque j'ai promis

de l'attendre! (il s'assied sur les degrés de l'estrade, olivier et le lutteur entrent.)

Page 1