SCÈNE II LÉO>ORE, LE TASSE
iÉO.NOr.E.
Qae s'est-il donc passé, cher Tasse? Ton ardeur, ta dé-
ÂtTE IV. '. 3
;5aiice, ont-elles pn l'emporter si loin? Comment est née celle querelle? nou? soinnies tous consternés. Qu'est devenue la douceur, taniamèie d'être si prévenante, la vue rapide, cetie raison droite qui rendait à chacun ce qui lui appartient? celte égalité d'âme qui supportait ce qu'un noble cœur, el rarement un esprit frivole, apprend aisément à supporter? Qu'est devenu ce sage empire qui maîtrisait la langue et les lèvres? Cher ami, je puis à peine te recounailre.
LE TASSE
Et quand j'aurais perdu tout cela! quand î'amî que tu croyais si riche se laisserait lôut à coup voir à toi comme un mendiant? Tu n'as que trop raison, je ne suis plus moi-même. Je le suis toulefois. autant que je l'étais naguère. Ceci te semble une énigme, et ce n'en est point une. La lune paisible, qui te réjouit durant la nuit, qui charme alors les yeux et ton âme de son éclat irrésistible ; la lune, pendant le jour, plane comme un pelit nuage, pâle. Je suis, comme elle, effacé par la splendeur du jour; vous me connaissez maintenant, je ne me connais plus.
LfONORE.
Que me dis-tu, mon ami? je ne te comprends pas. Explique-toi : les outrages de l'intraitable Anlonio ont-ils tellement abattu tes esprits, que tu puisses te méconnaître, el nous méconnaître à ce point? Aie confiance en moi.
A les entendre, je ne suis point l'offensé, et tu me vois puni comme agresseur ! Il y aurait là beaucoup à dire, ou plutôt l'épée trancherait aisément la question ; mais je suis prisonnier. Tendre amie, ne t'effraye pas! tu ne pensais guère trouver ton ami dans cet état. Le prince me châtie comme un écolier! Je ne veux, je ne puis disputer contre lui.
LÉONORE
Tu me semblés ému plus qu'il ne convient.
LE TASSE
Me crois-tu donc l'esprit assez faible, assez puéril, pour qu'une telle chose puisse le troubler ? Je ne m'alflige pas de ce qui m'arrive; c'est l'augure que j'en tire qui me déses-
pèru Repose-ioi sur mes envieux, sur nus ennemis, du soiu
de le justifier ! Un champ libre leur est ouvert.
LÉONOUE.
Tes soupçons portent souvent à faux, et j'ai pu m'en convaincre. Antonio lui-même n'a pas pour toi l'inimitié que tu lui supposes; le différend d'aujourd'hui...
LE TASSE
Je le laisse de côté, et je juge Antonio tel qu'il était auparavant et tel qu'il sera toujours. Sa sngesse empesée m'a de tout temps été odieuse, ainsi que ses manières pédantesques. Au lieu de chercher si l'esprit de ceux qui l'écoutenl n'est pas déjà dans la bonne voie, il se met à vous expliquer gravement ce que vous savez mieux ou sentez plus profondément qne lui-même : il reste sourd à tout ce qu'on peut lui dire, et il se trompe toujours sur celui qui lui parle. Se voir méconnu ! méconnu par l'homme orgueilleux qui pense, en se moquant, examiner les autres 1 Je ne suis ni assez âgé ni assez sage pour le supporter et mVn tenir à lui rendre dérision pour dérision. Il fallait en finir, il fallait rompre tôt ou tard; et, plus tard, la rupture eût été plus jiénible encore. Je ne reconnais qu'un seigneur, celui qui me nourrit ; je me soumt ts à lui avec joie, mais je ne veux pas souffrir de maître. Je veux être libre dans mes pensées comme dans mes vers; c'est déjà bien assez que le monde restreigne si fort l'indépendance de nos actions.
LÉONORE
Antonio s'exprime souvent avec considération sur ton compte,
LE TASSE
Avec ménagement, veux-tu dire, par calcul et par adressé. Cela même me fâche; car il sait de telle sorte manier, disposer ses paroles, que l'éloge sur ses lèvres équivaut au blâme, et que rien ne blesse plus vivement dans sa bouche que les louanges qu'il semble accorder.
LÉONORE
Que n'as-tu entendu comme il parlait de toi, mon ami, comme il vantait le talent que la nature bienveillante t'a ao-