ACTE m
LE COMTE
Ce n'est pas une folie comme tu le penses, (ii s'avance vers lui les bras ouverts.) Kegarde-moi face à face, ô loi, mou élu ! Viens dans mes bras, presse-toi contre mon sein ; tu es élevé au grade de maître.
LE CHEVALIER
Que veut dire ceci? Laissez-moi partir.
LE COMTE
Jamais, si je ne devais te quitter qu'après l'épuisement de ma joie, ô mon excellent ami !
LE CHEVALIER
Expliquez-vous; vous me confondez.
LE COMTE
Te rappelles-tu comment le chanoine a nommé le deuxième grade?
LE CHEVALIER
L'épreuve, je crois.
C'est cela. Eh bien ! tu en es sorti victorieux.
lE CHEVALIER.
Expliquez-vous.
LE COMTE
Laisse-moi d'abord t' exprimer l'excès de ma joie par ces embrassements.
LE CHEVALIER
Je demeure muet.
LE COMTE
Que j'ai joui rarement de ce bonheur! que je te félicite, que je me lélicite moi-même !
LE CHEVALIER
\e me laissez pas plus longtemps dans l'incertitude.
LE COMTE
Tu t'es tiré avec gloire de l'avenliire la plus bizarre; tu t'es donné à toi-même la dignité de maître; tu as eidevé comme d'assaut les avantages du troisième grade.
LE CHEVALIER
Je suis toujours dans le doute et la perplexité.
Î20 LE GRAND GOPHTE.
LE COMTE
Je désirerais mainlenant que ton esprit t'expliquât ce qu» Ion cœur a exécuté; avec un peu d'attention tu le feras facilement. Quelles étaient tes espérances comme élève du premier grade?
De devenir meilleur que je ne suis et, par votre secours, de mettre en pratique le bien, que je sais distinguer du mal,
LE COMTE
Et qu'appris-tu quand lu entendis, de la bouche du chanoine, les principes du deuxième grade?
LE CHEVALIER
J'appris avec horreur que, jusqu'alors, vous n'aviez fait que dissimuler, et que vous trompiez les élèves; que l'on voulait transformer ceux que vous appelez compagnons en hommes du monde, en égoïstes; arracher de leur cœur les plus tendres sentiments de l'amitié, de l'amour, de la loyauté, qui y sont enracinés profondément, et en faire, je ne crains pas de le dire, des hommes bas, vils et méchants. Vous savez avec quelle horreur j'ai repoussé cette métamorphose. Je n'ai plus rien à dire; je ne change rien à mes sentiments, et... Congédiez-moi.
LE COMTE
C'est précisément pour ceî.: ■^ue je te presse contre mon cœur» que je jette mon chapeau à tes pieds, et que je le salue comme maître. Tu as triomplié de l'épreuve, tu as échappé à la tentation, tu t'es montré l'homme que je cherche. Tout ce que tu as entendu de la bouche du chanoine, tout ce que, hélas! ce malheureux, avec beaucoup d'autres, prend pour la vérité, est seulement l'épreuve, la tentation. Quand les maîtres grands, sublimes, désintéressés, veulent faire avancer un élève qui montre des dispositions, ils le tentent d'abord, et cela ne peut manquer, en Uù offrant les avantages apparents d'une conduite intéressée. S'il donne dans ce piège, i! fait un pas en arrièie, lorsqu'il pense en faire im en avant; nous l'abaudonuons longtemps à ses sentiments, et il est bien