SCËNE VI LE DUC, EUGÉNIE
EDGÉNIE.
Quel jour heureux, plein d'allégresse!
LE DUC
OuG j'en voudrai», vivre beaucoup de semblables'.
EUGÉKIE.
Le roi nous a comblés de giâces divines.
LE DUC
jouis purement ue pri'Jeats si inattendus.
EUGÉNIE
Il ne paraît pas heureux, et cependant il est bon!
LE DUC
La bonté bien souvent excite la résistance.
EUGÉNIE
Qui serait ^Jsez dur pour s'opposer à lui?
LE DUC
Le salut de l'État demande de la: force.
EUGÉNIE
La douceur du loi ne devrait faire naître que de la douceur.
LE onc.
Sa bonté enfante l'audace.
EUGÉNIE
De quelle noblesse la nature l'a doué!
LE DUC
Mais elle l'a placé trop haut.
EUGÉNIE
Elle i'a orné de tant de vertus !
De vertus domestiques, non de celles d'un souTeraitt,
EUGÉNIE
Il est issu d'une souche de héros.
LE DUC
La force manque quelquefois aux rejetons tardifs.
ACTL î. 5{3i
EUGÉNIE
Nous sommes là pûur ûcr.iï-ei' l;i faiblesse.
LE DOC
Dès qu'il ne méconnaît pas notre i'oice...
EUGÉNIE, pen-ive.
Ces discours me poiient à la réilexion.
LE DOC
A quoi songes-lu? Déconvio moi ton cœur.
EUGÉNIE, après queltiuc- rcioir.rnts de silence.
Toi aussi, lu es un de ceux qu'il craint.
LE DOC
Il ne craint que ceux qui sont à craindre.
EUGÉME.
Des eiuiemis cachés le menaceraient-iis?
LE DOC
Celui qui cache le danger est un ennemi. Oiî .^ omnies-nous, ma fille? et comme ce hasard singulier nous a entraînés rapidement vers le but'.' Je parle sans y être préparé, et, dans ma précipitation, je l'égaré an lieu de t'éclairer. Ainsi le bonheur calme de Ion enlance s'e-t évanoui dès tes premiers pas dans la vie. Dans la douce tranquillité, tu ne pouvais pas goûter un bonheur enivrant. Tu atteins le but, et les épines cachées d'une couronne trompeuse déchirent ta main. Chère enfant, il ne devrait pas en êli-e ainsi; j'espérais que, sortant p.ir degrés de la solitude, tu t'accoutumerais au monde, et que de jour en jour tu renoncerais à quelques-unes de tes espérances, à quelques-uns de tes vœux les plus chers. Mais mainlenant, couime semble te l'annoncer ta chute subite, tu es entrée tout d'un coup dans un cercle de soucis et de dangers. Dans cet air on respire la méfiance, l'envie allume un sang fiévreux et joint ses maux à ceux du chagrin. Ne dois-je plus, le soir, revenir dans ce paradis qui t'enlourait, et me consoler de la scène tumultueuse du monde par le sentiment de ton innocence? A l'avenir, enveloppée avec moi dans le filet, comme moi blasée et troublée, tu nous plaindras tous les deux.
502 LA rii.i.t; -N A i Li; tLLE.
EUi;ÉME.
Non pas, mon père : si, jusqu'à présent inactive, séparée de tout, enfermée, enfantine faillite, j'ai pu te donner les joies les plus pures ; si j'ai pu être la consolation et le bonheur de ta vie, malgré mon insignifiance, combien ta fille, enchaînée à ton destin, mêlée dans la trame de ta vie, brillera pour toi d'un éclat plus doux et plus varié! Je prendrai part à toutes les actions, à toutes les grandes entreprises qui rendent mon père cher au roi et à l'État. La Iraîchenr desprit et la vivacité de jeunesse qui m'animent, je les p'artagerai avec toi; elles chasseront ces pénibles rêves dont le poids et l'ennui du monde ne manquent jamais de charger le cœur d'uii lioiume Si, dans tes moments de tristesse, j'ai su l'offrir mie bonne volonté sans effet, un amour inutile et un badinage bien puéiil, j'espère qu'initiée d;ms tes plans et instruite de tes vœux, je mériterai glorieusement les droits de ma naissance.
LE DUC
Ce que tu perds par ce pas important te paraît sans valeur et sans dignité ; tu attaches trop de prix à ce que tu espères gagner.
EUGÉNIE
Partager le crédit et l'influence d'hommes si élevés et si heureux, quelle jouissance pour de nobles âmes !
LE DUC
assurément. Pardonne-moi de me trouver, en cette occason, plus faible qu'il ne convient à un homme. Nous avons fait un singulier échange de nos devoirs : je devais te guider, et c'est toi qui me guides.
EUGÉNIE
Eh bien, mon père! pénètre avec moi dans ces régions oii se lève maintenant pour moi un soleil jeune et pur. Souris seulement si, dans ces heures joyeuses , j'ose te découvrir le secret de mes soucis
LE DUC
Dis! Qu'est-ce?
ACÏE I. 505
EUGÉNIE
Il y a dans la vie des moments importants qui mettent à la fois dans le cœur humain des tempêtes de joie et de soul- Irance. Si, dans ces grandes occasions, un homme onblie sou extérieur et se présente négligemment à la multitude, une lemme, au contraire, désire plaire à chacun par une parure et des ornements bien choisis; elle aime à être pour tous un objet digne denvie. On me l'a dit souvent, je m'en suis aperçue moi-même, et je sens même aujourd'hui que, dans les moments les plus importants de ma vie, je ne puis échapper à la faiblesse des jeunes filles.
LE DUC
Peux-tu rien souhaiter que tu n'obtiennes aussitôt?
Tu es disposé à tout m'accorder , je le sais. Mais le grand jour est près, trop près, pour qu'on puisse tout préparer dignement : ce qu'il faut d'étoffes, de broderies, de dentelles, de bijoux, pour me parer, comment peut-on se le procurer? comment tout cela sera-t-il achevé?
LE DUC
Un bonhiur désiré depuis longtemps vient de nous sur- ' prendre, m.iis nous pouvons nous trouver préparés à le recevoir. Tout ce que tu viens de me demander est acheté : dès aujourd'hui tu recevras dans des êcnns magnifiques des présents auxquels tu ne l'attends pas. Je ne t'impose qu'une légère épreuve comme préparation à celles plus dilliciles encore qui t'iitteiideut dans la suite. Voici la clef, gaide-la bien; mais ciilme tes désirs, et n'ouvre pas ce trésor avant que je t'aie revue. Ne te confie à qui que ce soit; la prudence le conseille, le roi lui-même l'a ordonné.
EUGÉNIE
Tu imposis de dures conditions à une jeune tille ; cependant je veux les subir, je te le jure.
LE DUC
Mou fils égaré, mon propre fils épie déjà les voies secrètes
par lesquellf.s je t'ai conduite; il envie le peu de bien que je
t t"ai consacré jusqu'ici. S'il apprenait que la faveur du roi
5G4 LA FlLL'ù KATUllEl.LB.
t'élè\e, et que bieiilôt tu pourrais avoir des droits égaux aux siens, quelle serait sa liireur ! N'eniploierait-il pas toute espèce de ruses pour empêcher ce grand événement?
EUGÉNIE
Attendons ce jour en silence; et, lorsqu'il sera venu, le droit f|ue j'aurai de me nommer sa sœur ne me fera [)as manquer pour lui d'une conduite complaisante, de paroles amicales ni de condescendance. Il est ton fils, et ne devrait-il pas. comme toi, être fait pour la sagesse et pour l'amour?
LE DOC
Je te cliarge de ce miracle ; accomplis-le poiu' le plus g!;iud bien de ma famille. Mais, hélas! ente quittant, une tcrrci;r subitp s'empare de moi et me fait frissonner. C'est ici que je te tins morte dans mes bras, c'est ici que la griffe de li^re du désespoir me déchira. Oui pouira j.imnis m'ùler cc'te image do devant les yeux? Je t'ai vue n)oite! Biiu souveiil, le jour et la miit, telle je croirai te voir. Quand j'élais loii: de toi, ne veillais-je pas contimiellenient sur toi? Ce n'est plus mainlenant le rêve bizarre d'uri malade, c'est une image vraie, inelfiçable. Eugénie, la vie de ma vie, pâle, abatlue, sans haleine, inanimée!
EUGÉNIE
Ne renouvelle pas des impressions que tu devrais écarter; considère cette chute et ma délivrance comme le gage de mon bonheur. Tu me vois vivante devant toi (elle i'embra.-.>e), tu me sens vivante contre Ion sein. Que toujours je te paraisse ainsi, qu'une vie ardente et pleine d'amour chasse celte odieuse image de mort.
LE DUC
Un enfuit peut-il sentir combien la crainte d'une perte &euleiiient possilde déchire un père? Te l'avouerai-je? le courage trop hasardeux avec lequel, semblable à l'oiseau qui s'élance dans les airs, tu presses ton cheval à travers les v;;! lées et les montagnes, les rivières et les losi>és, comme si tii sentais en toi la double ualuiv et la force des centaures, Cc courage m'a Ciuisé eijv,ore plus d ini^uiét;.dc que d'aUnura-