‹ Théatre de GoetheChapitre 350 sur 382 · SCÈNE II LE DUC, LE SECRÉTAIRE · texte numérisé non relu

SCÈNE II LE DUC, LE SECRÉTAIRE

LE DUC

Lumière cruelle! tu me rappelles à la vie, à la conscience du monde extérieur et de moi-même. Que tout me semble déserf., creux et vide autour de moi 1 Tout est consuuié ; là oii était mon bonheur se trouve une graude ruine!

LE SECRÉTAIIiE.

Si chacun de tes seivileurs qui souffre pour toi pouvait se charger d'une portion de ta douleur, tu en serais moins triste et plus fort.

LE DUC

Les douleurs causées par l'amour sont indivisibles et infinies comme l'amour lui-même. Je sens quel est l'épouvantable malheur de celui qui perd son bien de chaque '\(nu\ Pourquoi laisse-t-ou briller encore devaiît moi ces murailles, dont les couleurs vives et les riches dorures me rappellent froidement l'état de bonheur |iarfait dont je jouissais hier, dont je jouissais avant-hier? Pourquoi n'avoir point tendu les corridors et les salles d'un crêpe noir, afin qu'à l'extérieur une nuit sombre comme mon cœur m'entoure éternellement!

LE SECRÉTAIRE

Tout ce qui te reste devrait encore te sembler quelque chose, même après ce que tu as perdu.

LE DOC

Ce n'est plus pour moi qu'un rêve accablant et sans réalité : elle était l'âme de cette maison. A mon réveil, je voyais voltiger autour de moi l'image de cette enfant chérie; et souvent je trouvais pour salut matinal une léuille écrite de sa main, toute pleine d'esprit et de sentiment.

LE SECRÉTAIRE

Que de Ibis l'envie de te faire plaisir lui a inspiré des rimes poétiques et précoces!

5'2u LA FILLE NATURELLE.

LE DUC

L'espérance de la voir était le seul charme des heures fatigantes de la journée.

LE SECRÉTAIRE

Que de fois on t'a vu t' échapper pour courir vers elle, impatient des obstacles et des retards, comme un jeune homma qui brûle de rejoindre sa maîtres-e !

LE DOC

Ne compare pas ce feu juvénile, que le flésir égoïste de la possession dévore, au sentiment d"un père qui contemple avec un enthousiasme pur et tranquille le développement rapide des Ibrces de son enfant, et qui jouit avec délices des progi es de son esprit. L'amour n'agit que pour le présent; mais le père vit dans l'avenir : c'est là que s'étend le vaste champ (le ses espérances, c'est là qu'il doit recueillir les fruits qu'il a semés.

0 douleur ! tu as perdu ce bonheur immense , cette joie toujours pleine d'une fraîcheur nouvelle.

LE DUC

L'ai-je perdu? En ce moment même, mon âme le possédait tout entier dans tout son éclat. Oui, je l'ai perdu; malheureux , tu me l'as rappelé; cette heure vide et inoccupée me le rappelle. Je l'ai pe:du! Répands-toi, ma douleur! que le désespoir mine et détruise mon corps trop solide, et que l'âge a trop épargné Tout ce qui existe encore, tout ce qui me pnraît fier de sa durée m'est odieux ; mes vœux sont pour lout ce qui passe et chancelle. Flots, révoltez- vous, renversez vos digues, et couvrez la terre. Mer turbulente, ouvre tes abîmes, engloutis les vaisseaux, les hommes et leurs trésors. Bataillons guerriers, répandez-vous au loin, et sur les champs ensanglantés accumulez morts sur morts. Que la foudre s'allume dans un ciel pur et frappe les tours qui lèvent leur tête avec tant d'orgueil ; que la flamme détruise, dévore, répande au loin sa fureur au milieu du tumulfe des villes : entouré de toutes parts des cris du dé.■^e^poir, je me résignerai alors au sort qui m'a frappé.

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