ACTE m
V LE SECRÉTAIRE
Ce malheur imprévu a t'ait une impression effrayante sur Éan esprit, si ferme el si élevé.
LE DUC
Il m'a surpris : mais il s'était annoncé. Un génie favorable avait ranimé ma fille dans mes bras, et m'avait moiilré un instant, pour m'y préparer, ce malheur effroyable, éternel maintenant! C'est alors que je devais punir sa téniériié, et réprimer l'excès de son courage; arrêter cette lolie, (pii , l'aveuglant sur sa nature mortelle et vulnérable, l'enlraînait à travers les bois, les fleuves, les ruisseaux et les locliors, luttant de vitesse avec les oiseaux.
Comment ce que font heureusement tous les premiers du pays pourrait-il être la prédiction d'un malheur?
LE DUC
J'ai bien eu un pressentiment de mes souffrances, lorsque pour la dernièie fois... pour la dernière fois! je viens de prononcer le mot fatal qui plonge ma vie dans les lénèlires. Si je l'avais vue encore une fois, j'aurais peut-être détourné ce malheur, je l'aurais priée avec instance, je l'aurais su|j|)liée, comme peut le faire un père tendre, de s'épargner pour moi, et de sacrifier à noire bonheur et à notre tranquillité sa pas» sion pour les courses à cheval. Ce moment je n'ai pu le trouver, et maintenant je pleure ma fille chérie' Elle n'est plus! L'accident auquel elle échappa avec tant de bonheur n'a fait que la rendre plus hardie. Personne n'était là pour l'avertir, pour la diriger. Elle était trop âgée pour se soumettre à sa gouvernante. A quelles mains avais-je confié un tel trésor? à une femme trop faible et i|ui cédait en tout; pas un mot de fermeté pour diriger la volonté de nia fille. On lui laissait une liberté illimitée, un champ ouvert à toutes ses imprudences. Cette femme ne la conduisait pa^ bien; je l'ai souvent senti , mais je n'en étais pas assez persuadé.
LE SECRÉTAIRE
Ne blàmë pas cette malhemeuse. On ne sait dans quels lieux elle erre, poursuivie par ses douleurs et sans aucune
528 LA FILLE iNATURLLLE
consolation. Elle s'est enfuie. Qui oserait se présenter devant toi, lors même qu'on n'aurait à se faire que des reproches indirects?
LE DUC
Laisse-moi déclKirger ma colère sur d'autres , bien qu'injustement : sans cela, dans mon désespoir, je me déchirerais moi-même. Je paye ma faute, et bien chèiement. IS'est-ce pas moi qui, par mes encouragements insensés, ai appelé le pt:ril et la mort sur une tête si chère? C'était tout mon orgueil lie la voir dominer en tout; ah! je l'ai bien payé. Je voulais la voir biiller comme une héroïne lorsqu'elle montait à c lieval, ou lorsqu'au voiture el'e tenait les rênes. En plongeant dans l'eau, elle me semblait une déesse qui commande aux éléments. Elle l'aurait été véritablement, si elle avait pu échapper à un danger de tous les jours; mais, au lieu de la conserver, l'habitude du danger lui a donné la mort.
LE SECRÉTAIRE
L'accomplissement d'un devoir bien généreux donna la mort à celle que nous n'oublierons jamais.
LE DUC
Explique-toi.
LE SECRÉTAIRE
Je vais encore aggraver tes douleurs par le récit de sa notle et puérile enl reprise. Son premier et vieil instituteur et ami habile loin de celte ville; il est misanthrope, malade, et plongé dans la tristesse. Elle seule pouvait l'égayer, ce devoir était devenu une passion pour elle; elle venait trop souvent le visiter, et on le lui avait défendu. Mais elle s'ar- FiUigeait eu conséquence, et employait les heures matinales consacrées à l'exercice du cheval à courir ave l.i plus gninde rapidité voir ce vieillard tant aimé. Un seul pilefrenier était dans sa confidence, chaiiue fois il lui prépi^niil son cheval, à ce que l'on présume du moins, car lui auM a disparu. Cet homme et la gouvernante erient on ne sait où, par crainte de toi.
LE DUC
Qu'ils sont heureuv d'avoir encore quelque ch ise à craiii-