ACTE IV
gros ventre, dont on n'a guère à craindre, mais de celles à longues patle» et à petits coi'ps, qui mangent s;ins engraisser, et tendent des fils qui pour être minces n'en sont que plus élastiques.
JETTER
Egmont est chevalier de la Toison d'or; qui oserait mettre la main sur lui ? Il ne peut être jugé que par ses pairs, par l'ordre assemblé. C'est ta méchante langue, c'est ta mauvaise conscience qui te fait tenir de ces propos.
Est-ce que je lui veux du mal pour cela? Pas le moins du monde; c'est un excellent homme! Deux de mes bons amis, qm partout ailleurs auraient été pendus, il les a congédiés .ivec une bonne volée de coups de bâton... Mais détalons! je suis maintenant le premier à vous le conseiller. Je vois s'avancer par ici une patrouille, et ils n'ont pas du tout l'air de vouloir fraterniser avec nous le verre à la main. Attendonsles de pied ferme, et bornons-nous au rôle de paisitJes spectateurs. J'ai une couple de nièces et un compère cabaretier; s'ils en ont tàté et qu'ils ne soient pas apprivoisés, ce sont alors de vrais loups enragés.
LE PALAIS S'eCLENBOURG, DEMEURE DU DUC d'aLBE.
SILVA el GOMEZ se renconlrent.
SILVA
.\s-tu exécuté les ordres du duc?
GOMEZ
Ponctuellement; toutes les patrouilles de service ont reçu ordre de se rendre, à une certaine heure, dans divers lieux que je leur ai désignés; en attendant, elles parcourent la ville, comme à l'ordinaire, pour maintenir la tranquillité. Nul ne sait la consigne de son voisin, et chacun s'imagine que l'oidre est pour lui seul; de manière qu'en un clin d'oeil le cordon peut être établi et toutes les avenues du palais occupées. Sais-tu le motif de cet ordre ?
130 EGMONT
SILVA
J'ai coutume d'obéir aveuglément; et quoi de plus commode que d'obéir au duc? L'événement ne tarde jamais à démontrer qu'il a bien ordonné.
GOMEZ
Bon ! bon ! je ne vois rien d'étonnant à ce que tu sois, ainsi que lui, renfermé et monosyllabique, toi qui ne quittes pas sa persoinie d'un instant; mais c'est pour moi une chose tout •à fait étraui^e, accoutumé comme je suis au service plus gai des Italiens. Pour la fidélité et l'obéissance, je suis toujours le vieux Gomez; mais j'ai pris l'habitud^ de discourir et de raisonner. Vous antres, vous êtes d'un taciturne! jamais vous ne vous mettez h l'aise. Le duc me fait l'effet d'une tour d'airain dont la garnison aurait des ailes. A table, dernièrement, je l'ai entendu comparer un homme gai et accueillant à un mauvais cabaret oiî l'on vend de l'eau-de-vie pour attirer les oisifs, les gueux et les voleurs.
SILVA
Et ne vient-il pas de nous amener ici dans le plus profond silence?
GOMKZ.
A cela il n'y a rien à dire. Certes, celui qui a été témoin de la prudence qu'il vient de déployer en conduisant l'armée d'Italie jusipi'ici, celui-là peut se vanter d'avoir vu quelque chose. Avec quelle adresse il s'est glissé à travers amis et ennemis, Français, royalistes et liuguenols, Suisses et confédérés! comme il a su maintenir la plus exacte discipline, et achever sans le moindre accident cette expédition qu'on croyaii si dangereuse! — Oui, oui, nous avons vu quelque chose, et nous en avons appris long.
SILVA
Et ici, tout n'est-il pas calme et tranquille, comme si aucune sédition n'avait eu lieu?
GOMEZ
Mais la tranqTu'llile régnait déjà presque partout quand nous sommes arrivés.