XXVI LE THEATRE DE RACINE
Mais la victoire que Racine semblait avoir définitivement remportée au XVIIl^ siècle allait être remise en question au XIX^, avant même que le romantisme eût élevé son drapeau contre la littérature classique. Le 9 ventôse an XI, c'est-à-dire le 28 février i8o3, Dorat-Cubières, connu aussi dans l'histoire des lettres sous le nom de Cubières-Palmezeaux, donna, au théâtre du Marais, une mauvaise tragédie c/'Hippolyte, inùtée d'Euripide. Jl la publia avec une dédicace en vers, où il disait :
Racine eut du talent, mais, auprès d'Euripide, Ce n'est qu'un barboteur dans l'onde aganippide,
et une préface en forme de dialogue, où, après s'être exprimé d'abord avec une certaine modération, il s*anime peu à peu « sur le compte de celui qu'on ap-
qu'il prétendait inférieure à la prose et forcément incorrecte. Il cédait à un mouvement instinctif de rivalité, à l'amour-propre du prosateur élégant et pompeux. Ses observations, dit La Harpe, étaient d'un homme tellement étranger aux procédés de la versification qu'on n'eût pu lui répondre sans l'humilier. Ajoutons-y encore Durosoi , qui du moins, tout en reprochant à Racine, entre autres choses, de n'avoir pas une seule pièce dont la philosophie puisse lui savoir quelque gré, et en le plaçant bien au-dessous de Corneille, reconnaît sa supériorité pour la niagie du style et le coloris divin. Durosoi est un enthousiaste de Saint- Foix, dont l'opinion, conforme à la sienne, sur la prééminence de Corneille, lui semble plus précieuse à elle seule que « le suffrage unanime des demi -dieux du Parnasse moderne ». Le racinien Dussault a fait ressortir, dans l'une de ses études, la contradiction, au XVIIF siècle, entre l'admiration enthousiaste pour Racine et le mépris pour les principes reconnus et pratiqués par son génie. On voit que cette observation ne s'applique pas à Durosoi.
LE THÉÂTRE DE RACINE ^xm
pelle, je ne sais trop pourquoi, le grand Kacine », n'épargne pas même son style , dont il avait constaté d'abord la supériorité, et, non content de critiquer le plan de Phèdre , le rabaisse, à ce point de vue, audessous de Pradon, dépassant ainsi l'auteur anonyme qui, du vivant de Kacine^ s'était borné à établir une sorte d'équilibre entre la Phèdre de l'un et /'HiPPOLYTE de l'autre. Il était tout naturel que le détracteur de Boileau s'en prit également à Kacine. Cubières, d'ailleurs, s'était posé en champion de Corneille. En 1784, /7 avait composé trois pièces et en avait fait jouer deux, qui sont recueillies dans ses auvres, pour célébrer son centenaire. Dans la longue introduction dont il accompagna, selon son usage, la publication de ces ouvrages, il s'appliquait sur^ tout à montrer ce que Kacine devait à Corneille, et répétait, en l'adoptant, la comparaison du premier avec le roitelet, « qui, caché sous l'aile de l'aigle et porté par lui jusqu'au plus haut des deux, en sort tout à coup lorsque celui-ci ne peut plus monter, et, s'élevant au-dessus de lui de quelques coudées, se fait déclarer monarque des oiseaux ». Le chevalier de Cubières avait commencé par admirer beaucoup Kacine; il nous l'apprend lui-même dans l'Avertissement qu'il écrivit plus tard en tète de son Dramaturge, joué en 1776 : «Je n'aimais point les dranus alors, et j'aimais prodigieusement Kacine ' ; aujourd'hui j'aime Kacine médiocrement, et j'aime prodigieusement les dranies. »
I. Il en reste des traces jusque dans l'une de ses pièces en l'honneur de Corneille (1785).
xxviii LE THÉÂTRE DE RACINE
Qu'il se soit mis à dénigrer Racine en devenant l'ami et l'admirateur de Mercier comme de Kestif de La Bretonne, avec lesquels il formait ce quon a appelé le « triumvirat du mauvais goût », rien de plus simple. Comment Kestif eût-il pu faire à Racine l'injure de l'aimer? Et Mercier, le bizarre et paradoxal Mercier, le néologiste, l'ennemi acharné de la poésie^ le pourfendeur de presque tous les grands écrivains du XVII^ siècle, le créateur d'un système dramatique basé sur le renversement des règles! Mercier est un romantique anticipé, du moins par l'audace des théories et des jugements comme par l'indépendance absolue de l'esprit. Il a devancé, dans sa critique aussi bien que dans ses œuvres d'imagination, les plus grandes hardiesses de l'école moderne. Déjà en lyyS, dans son livre du Théâtre, ou Nouvel Essai sur l'art dramatique, il déclarait que Racine avait perdu la poésie, et le traitait de pestiféré de la littérature. Cinq ans après, dans le Nouvel Examen de la tragédie française, il présentait notre tragédie en général, et celle de Racine en particulier, comme des œuvres essentiellement factices et fausses, ennuyeuses, étouffant la nature sous un art de convention, fondées sur des règles puériles et absurdes, sacrifiant tout aux beaux vers. Il demeura toute sa vie inébrcmlable dans cette opinion, et, en 1808 encore, à Vâge de soixante-huit ans, dix années à peine avant sa mort, il publiait ses Satires contre Racine et Boileau, qui sont au ^nombre de douze, en vers, — et quels vers ! ils suffiraient à venger les deux poètes :
LE THEATRE De RACINE xxix
Bajazet est Français, Roxane est une abbesse,
Mais jalouse à l'excès de la jeune professe.
Quant à Joad, grand prêtre, il sait tromper, mentir,
Parler au nom du Ciel, dissimuler, trahir;
Il attire avec art son monarque Athalie
Et la fait juguler dedans sa sacristie,
Puis il lave son temple.
C'est en ces termes que s'exprime Mercier dans sa première satire. Et dans sa quatrième :
Ainsi le drame en prose, effaçant tout Racine, Donne à la multitude une pure doctrine. Fait germer dans les cœurs morale et sentiment : Vrais sages, brûlez Phèdre et jouez l'Indigent.
Belle conclusion et digne de Vexorde! L'Indigent est un drame de Mercier lui-même ; on voit quil ne fait pas de fausse modestie.
Les Satires de Mercier sont dédiées à M. Schlegel, «aufeurae /a Comparaison entre la Phèdre de Racine et celle d'Euripide ». Schlegel, en effet, se trouvait alors ci Paris, et il venait d'y publier en français la brochure qui porte ce titre, où. il préludait aux injustes sévérités de son Cours de littérature dramatique envers le plus parfait de nos poètes tragiques. L'admiration de Schlegel pour la tragédie antique senible n'avoir d'autre but que de servir de couvert et de fournir un prétexte à son dédain pour la tragédie française, qu'il apprécia toujours plutôt en Alleniand qu'en critique, avec une antipathie véritablement nationale. Cet opuscule, qui fît une sorte de scandale au milieu de la littérature de l'Empire, reçut le châtiment qu'il méritait par l'approbation compromettante de Mercier, dont