‹ Théâtre de Jean Racine, pubChapitre 12 sur 225 · XXX LE THÉÂTRE DE RACINE · texte numérisé non relu

XXX LE THÉÂTRE DE RACINE

Schlegel fut peu flatté sans doute. Mais au moins savait-il justifier ies préventions avec beaucoup d'esprit et d'habileté. Même en ses injustices, il faisait preuve d'une haute compétence. L'opinion de Cubières sur Kacine est sans valeur, et nous ne l'avons citée qu'à titre de curiosité ; celle de Mercier^ malgré le mépris qu'il affiche en toute circonstance pour le goût, son amour effréné du paradoxe, le plaisir évident quil éprouve à casser les vitres et à déconcerter les esprits routiniers par ses blasphèmes littéraires, a plus de valeur, à cause des vues originales qu'il y mêle, et parce quelle se rattache à la conception du drame moderne et au mouvement romantique, dont il fut l'un des précurseurs; celle de \V. Schlegel, à ce dernier point de vue, est bien plus importcmie encore, car cet éminent et illustre critique compte au premier rang des théoriciens qui ont formulé savamment la poétique de l'école nouvelle.

Quelques années après, en 1817, Népomucène Lemercier, dont le tcdent est un singulier niélange de hardiesse et de timidité, d'innovations parfois téméraires, bizarres même, et de respect pour les traditions, parlait longuement de Kacine dans le premier volume de son Cours analytique de littérature, consacré tout entier à la tragédie. Lemercier denteure bien loin des audaces de son presque homonyme Mercier, et son admiration égale parfois celle de .. Geoffroy et de Dussault. Il juge sans doute que la préférence accordée par La Harpe à Kacine sur Corneille « n'est pas une de ses moindres eneurs )^; mais, tout en le plaçant au second rang, il n'en fait pas moins un grand éloge, comme du plus habile et

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du plus pathétique de nos poètes, et il emploie même son chapitre final à étudier dans Athalie le type du chef-d'œuvre forme par l'observation de toutes les règles.

La même année parut la traduction du livre de lady Morgan sur la France. L'ouvrage de la spirituelle voyageuse, qu'on peut lire encore avec un vif intérêt aujourd'hui, fit grand bruit par son originalité, sa verve, ses jugements et ses anecdotes. Le chapitre sur les Spectacles excita une véritable émeute dans tout le camp classique. Au nom de Shakespeare, elle s'y attaquait surtout scms aucun ménagement à ce qu'elle appelait les élégantes paraphrases de Racine, l'accusant d'avoir mêlé « la frivolité formaliste des mœurs françaises ci la grcmdeur solennelle des fables antiques »; de n'avoir aucun de ces élans d'une imagination hardie et exaltée, de ces brillantes nutaphores, de ces comparaisons heureuses, de ces sublimes allusions, de ces réflexions philosophiques, bref, de ces traits caractéristiques du génie qui fourmillent dans Shakespeare ; de nianquer de richesse, de chaleur, d'invention et d'originalité. Elle assurait avoir fait tous ses efforts pour se mettre au diapason du sentiment national à l'égard de Racine, mais n'avoir jamais pu recueillir une raison convaincante ni une citation décisive parmi les éloges dont elle l'entendait combler partout.

Le livre de lady Morgan est donc un témoignage irréfragable de l'admiration unanime qu'on professait alors en France pour Racine. Et ce qui en témoigna plus encore, c'est l'agitation que soulevèrent ces pages dans la presse et dans le monde littéraire.

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Le traducteur écrivit des notes pour protester contre le texte; les critiques s'émurent. Il parut une Lettre A LADY Morgan SUR Racine et Shakespeare (i 8 i 8), qui remplissait tout un volume, et qui contenait une réfutation courtoise, mais pressante, spirituelle et véritablement décisive, de cet impertinent chapitre. La Lettre anonyn-ie à lady Morgan était d'un savant ingénieur de la marine, déjà connu alors, et célèbre dans la suite par ses écrits statistiques, politiques, économiques, beaucoup plus que par ses travaux littéraires : M. Charles Dupin.

A cette époque, la traduction de Letourneur, commencée en 1776, terminée en 1788, et les imitations de Ducis, avaient commencé à répandre chez nous la connaissance de Shakespeare, qui allait de plus en plus servir de drapeau aux adversaires de Kacine et de son systènie dramatique. Shakespeare avait conquis ménie des esprits délicats et fns comme celui de J. Joubert. Tandis que presque toute la littérature impériale, en particulier son ami intime Fontanes, revenu du germanisme et de /'anglicisme après une courte erreur de jeunesse ^ , tenait fer nie pour nos écrivains classiques et ne voulait point reconnaître d'autres modèles, lui allait au delà, et, dans son impatience contre V impersonnalité de cette poésie d'imitation, i7 ne craignait pas d'écrire dans ses Pensées, qui ne furent publiées qu'assez longtemps après sa mort, en plein triomphe du romantisme : « Le talent de Kacine est dans ses œuvres, mais Kacine lui-même n'y est pas; aussis'en dégoùta-t-il. . Ceux à qui Kacine

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