ACTE IV, SCENE II
Silanus, qui l'aimoit, s'en vit abandonné, El marqua de son sang ce jour infortuné. Ce n'estoit rien encor. Eussiez-vous pu prétendre Qu'un jour Claude à son fils dût préférer son gendre ? De ce même Pallas j'imploray le secours: Claude vous adopta, vaincu par ses discours. Vous appella Néron, et du pouvoir suprême Voulut avant le temps vous faire part luy-même. C'est alors que chacun, rappellant le passé, Découvrit mon dessein, déjà trop avancé; Que de Britannicus la disgrâce future Des amis de son père excita le murmure. Mes promesses aux uns éblouirent les yeux, L'exil me délivra des plus séditieux.
Claude même, lassé de^Tia plainte éternelle, Esloigna de son fils tous ceux de qui le zèle, Engagé dés long-temps à suivre son destin, Pouvoit du trône encor luy rouvrir le chemin. Je fis plus : je choisis moy-même dans ma suite Ceux à qui je voulois qu'on livrast sa conduite. J'eus soin de vous nommer, par un contraire choix, Des gouverneurs que Rome honoroit de sa voix. Je fus sourde à la brigue, et crus la renommée. J'appelay de l'exil, je tiray de l'armée. Et ce même Seneque et ce même Burrhus Qui depuis... Rome alors estimoit leurs vertus. De Claude en même temps épuisant les richesses, Ma main sous vostre nom répandoit ses largesses. Les spectacles, les dons, invincibles appas, Vous attiroient les cœurs du peuple et des soldats, Qui d'ailleurs, réveillant leur tendresse première, Favorisoient en vous Germanicus mon cere.
28o BRITANNICUS
Cependant Claudius panchoit vers son déclin. Ses yeux, long-temps fermez, s'ouvrirent à la fin. Il connut son erreur. Occupé de sa crainte, Il laissa pour son fils échapper quelque plainte. Et voulut, mais trop tard, assembler ses amis. Ses gardes, son palais, son lit, m'estoient soumis. Je luy laissay sans fruit consumer sa tendresse, De ses derniers soupirs je me rendis maistresse; Mes soins, en apparence épargnant ses douleurs. De son fils, en mourant, luy cachèrent les pleurs. Il mourut. Mille bruits en courent à ma honte. J'arrestay de sa mort la nouvelle trop pronte ; Et, tandis que Burrhus alloit secrettement De l'armée en vos mains exiger le serment. Que vous marchiez au camp conduit sous mes auspices, Dans Rome les autels fumoient de sacrifices; Par mes ordres trompeurs tout le peuple excité Du prince déjà mort demandoit la santé. Enfin, des légions l'entière obéissance Ayant de vostre empire affermi la puissance, On vit Claude ; et le peuple, étonné de son sort, Apprit en même temps vostre règne et sa mort.
C'est le sincère aveu que je voulois vous faire. Voilà tous mes forfaits. En voicy le salaire.
Du fruit de tant de soins à peine jouissant, En avez-vous six mois paru reconnaissant Que, lassé d'un respect qui vous gênoit peut-estre. Vous avez affecté de ne me plus connoistre, J'ay vu Burrhus, Seneque, aigrissant vos soupçons. De l'infidélité vous tracer des leçons, Ravis d'estre vaincus dans leur propre science; J'ay vu favoriser de vostre confiance