X LE THÉÂTRE DE RACINE
chefs-d'œuvre , en particulier d'une Alceste et de i'IPHiGÉNiE EN Tauride, dont on trouva le plan dans ses papiers; il faut la respecter plus encore, tout en la trouvant excessive. D'ailleurs, est-on en droit d'accuser une conversion oii son génie allait se renouveler, et de déclarer stérile une retraite d'oii il devait sortir avec Estherc? Athai.ie ? Il y a là de quoi nous consoler de bien des pertes. Ces deux chefs-d'auvre, qui venaient rattacher la fin de sa vie à ses commencen\tnts pieux, et grâce auxquels le vieux fond chrétien ^ qui n'avait jamais entièrement disparu, mais qui avait été recouvert et voilé, reprenait enfin le dessus, sont (jles fruits directs de sa conversion : sans elle il est probable qu'il ne les eût jamais produits, car il en a certainement puisé l'inspiration dans le progrès de sa vie morale et de sa piété, comme dans le recueillement silencieux d'une retraite de douze ans, ou. s'était accurnulé et miùri son trésor poétique.
C'était le chant du cygne, si l'on peut appliquer une telle métaphore à cette œuvre superbe oii le cygne de BÉRÉNICE, (i'IpHiGÉNiE et cf'EsTHER , sans transformation, en restant fidèle a sa nature et par le seul développement de ses qualités dranicttiques et poétiques portées à leur plus haut degré de perfection, était devenu un aigle. Après Athalie, Racine rentra dans le silence. Sauf quelques visites à la cour, il ne vécut plus que pour Dieu et pour sa famille. C'est un des spectacles les plus touchants, malgré son apparente mesquinerie, que celui de ce noble poète oubliant les ivresses de la gloire pour le devoir obscur et bourgeois, mettant toute son ambition ci n'être plus désomuiis qu'un humhlr chrétien, le bon époux
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d'une excellente femme qui ne l'a jamais lu et ne sait même pas ce que c'est qu'une rime masculine, l'ex- <ellent père d^une famille nombreuse qu'il élève avec une sollicitude admirable. Sa physionomie s'achève ; la beauté morale, un peu obscurcie dans l'orgueil du triomphe, dans les entraînements de la lutte et des représailles , en apparait de plus en plus. Cette tendresse, visible en ses grandes Œuvres, niais dont on avait pu douter quelquefois dans la première partie de sa carrière, et qu'il avait gaspillée en attachements frivoles, trouve enfin son emploi dcms la règle; loin d'être détruit en cette période d'inaction, l'accord entre sa vie, son caractère et son oeuvre devient au contraire plus visible. Il mourut avec le XVII^ siècle , le 26 avril 1699, comme il convenait ci l'homme en qui ce siècle a trouvé son expression la plus complète, la plus harmonieuse.
Certes, à quelque point de vue qu'on se place , Racine est sinon le plus grand, du moins le plus parfait de nos poètes et l'un des plus exquis. Mais il ne prend toute sa valeur, et on ne le voit sous son vrai jour, que si on le remet d'abord dans ce cadre du siècle et de la cour, de Saint-Germain, de Versailles, de Saint-Cloud, oii ses tragédies furent si souvent représentées et se trouvaient si bien à leur place '. L'excès d*élégance et de galanterie s'explique aisément ainsi et forme une harmonie de plus. Ka- <:ine est un poète universel, aux beautés profondes et
1. C'est ce qu'a fait, avec sa manière vigoureuse, mais hyperbolique, M. Taine, dans un des plus intéressants chapitres de ses Nouveaux Essais de critique et d'histoire.
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durables, mais en même temps c'est le poète de ' Vépoque et de la cour les plus poWes du monde. Dans 1 ce milieu, la passion la plus violente garde la bien- -j séance; l'amour, même en ses transports, s'exprime avec niesure : la distinction et le beau langage sont la loi suprême. Nous n'irons pas jusqu'à dire , avec M. Saint-Marc Girardin, que le système de généralisation suivi par Racine au thécitre rappelle le procédé de généralisation adniinistrative introduit par Louis XIV dans son gouvernement : le rapprochement nous semble un peu forcé. Mais qui, en se promenant dans le chciteau et le parc de Versailles, n'a senti le rapport intinie existant entre cette architecture de marbre prolongée en architecture de feuillage, d'eaux et de fleurs, ces avenues majestueuses, ces larges et droites allées que bordent de hautes charmilles semblables aux murailles d'un palais, et les tragédies de Jean Racine? Qu.i, dans cet ensemble pompeux et charmant, au milieu de ce paysage royal , où. l'art relève la nature et où tant de correction s'unit à tant de grandeur, ne s'est attendu à rencontrer tout à coup, devant le parterre de Latone ou le bassin de Neptune, quelque personnage des tragédies raciniennes : Pyrrhus, Agamemnon, Titus, Mithridate, côte à côte avec le duc de Saint-Aignan ou le marquis de Dangeau; Bérénice se promenant avec Henriette d'Angleterre, Esther saluant M'"^ de Maintenon, la jeune et tendre Aricie causant avec La Vallière ?