‹ Théâtre de Jean Racine, pubChapitre 7 sur 225 · XIV LE THEATRE DE RACINE · texte numérisé non relu

XIV LE THEATRE DE RACINE

que jouir de dix éloges. A distance, tout cela parait bien misérable et peu digne d'occuper la postérité. On dirait d'un tourbillon de poussière soulevé un moment autour d'une statue de marbre et depuis longtemps retombé à terre. En y regardant de près, on s'aperçoit que Racine a eu à vaincre une résistance sérieuse, des obstacles considérables et sans cesse renouvelés; que la plupart de ses pièces furent des batailles dont la trace s'est conservée toute chaude en plusieurs de ses préfaces, comme dans l'Epitre à lui adressée par Boileau; enfin que la plus méprisable des cabales n'en a pas moins eu le pouvoir di' lui inspirer le dégoût du théâtre.

Racine trouvait d'abord en face de lui tout le camp de Corneille, Corneille lui-même en tète. Dans cette première ligue entraient les vrais admirateurs du poète, ceux qui n'avaient point oublié ses immortels chefs-d'œuvre, qui retrouvaient encore son génie dans les pièces de sa décadence, ci qui enfin l'abandon de la faveur publique semblait un acte d'ingratitude et une preuve de mauvais goût. Ces champions de Corneille sont représentés par Segrais , plus tard par Fontenelle, miais surtout par Saint-Evrcmond, dont les dissertations ont devancé plus d'une fois la critique moderne, dans les observations ingénieuses qu'il adresse à ses correspondants sur les tragédies de Racine, et par M'"^ de Sévigne, qui ne se pique point de donner les raisons démonstratives de sa préférence, qui faiblit quelquefois dans son opposition, mais ne tarde pas à se relever, et, somme toute, tient ferme autant qu'elle le peut pour son vieux Corneille, jusqu'au jour où, touchf^'- de la grâce sur le c]\nnir

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de Saint- Cyr et convertie à Racine par Vorgue.' de sa mémorable conversation avec Louis XI\\ elle entonne en l'iionneur c/'Esther l'hymne de la palinodie. Mais, à côté de ces vrais admirateurs, il y avait les jaloux, les impuissants, les petits esprits, qui se couvraient du noni de Corneille, et c'était le plus grand nonibre : gazetiers, auteurs discrédités ou inconnus et avides de se faire connaître, ennemis et victinus de Boileau, qui couvrait Racine de son éclatant patronage, écrivains de l'ancienne école, poètes tragiques refoulés dans l'ombre par cet intrus qui les empêchait de profiter en paix de la vieillesse de Corneille : Subligny , de Visé, Robinet, Boursault, l'abbé de Villars, Barbier d'Aucour, l'abbé Boyer, Leclerc, surtout Pradon et la coterie qui se groupa sous son drapeau pour faire échec à Phèdre, et dont les noms les plus connus sont ceux de M'"^ Deshoulières, du duc de Nevcrs et de la duchesse de Bouillon.

A la mort de Corneille, la bataille se renouvela autour de son cadavre. Il ne tint pas à Racine pourtant que les partisans de Corneille ne fussent désarmés par sa noble conduite. Il admirait sincèrement ce grand homme, auquel, dans le feu de sa jeunesse, irrité par les attaques de ceux qui s'abritaient derrière ce nom glorieux, il avait décoché quelques épigrammes irrévérencieuses en écrivant la préface de Britan- Nicus. " Corneille fait des vers cent fois plus beaux que les miens », disait-il a ses enfants. Le jour mêm^ de cette mort, Racine prenait les fonctions de directeur de l'Acadéniie, et il disputa vainement au confrère qu'il remplaçait l'honneur de rendre à ses frais

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ks devoirs funèbres à l'auteur du CiD, ce qui fournit à Benseradc l'occasion d'un mot ingénieux • « Nul autre que vous ne devait prétendre à enterrer Corneille; cependant vous n'avez pu y parvenir. » // était encore directeur de l'Académie lorsque Thomas, élu en remplacement de son frère, fut reçu en séance publique. L'occasion était doublcnunt propice pour se dédommager j et il n'y manqua pas. Mais le magnifique hommage rendu alors par Racine à Corneille n'eut pas la vertu d'inspirer à tous les cornéliens plus de justice envers lui-même Au mois de janvier i685^ Bayle publiait, dans ses Nouvelles

DE LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES, Un élogC du grcmd

poète que la France venait de perdre, oii l'auteur cmonyme rejetait sur Kacine les torts du public envers les derniers ouvrages de celui dont il prétendait être le rival, et prenait soin de le rabaisser en attribuant ses succès au parti qu'il s'était fait à la cour et parnii les femnics , ainsi qu'à la condescendance qu'il témoignait pour les faiblesses du goût public.

Au contraire, le baron de Longepierre, dans le Parallèle publié en 1686 par Ad. Baillet , au tome VI des Jugements des savants, mettait résolument Kacine au-dessus de Corneille, et, bientôt après, La Bruyère, dans le chapitre des Ouvrages de l'esprit , traçait entre les deux poètes un nouveau parallèle oit il serait difficile de dire auquel des deux il accorde définitivement l'avantage, tant il s'est étudié à garder l'équilibre et à éviter toute conclusion directe^ mais qui pourtant fut considéré comme plus favorable à Kacine, et qui irrita plus

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OU moins les admirateurs exclusifs de Corneille, parce que, tout en déclarant que celui-ci ne pouvait être égalé dans les endroits oii il excelle, il condamnait ses dernières pièces coninie ses premières, et relevait même « des fautes inexcusables » dans quelques-unes de ses meilleures; surtout parce qu'il balançait également l'éloge entre les deux. La Bruyère, d'ailleurs, sembla prendre ci tache de leur donner raison en laissant clairement entrevoir ses préférences dans son discours de réception à l'Académie (1693), qui indique bien, ce semble, les progrès faits par l'opinion favorable à Kacine ci mesure que disparaissaient les témoins du Cid et de Polyeucte : « Le monde s'accoutume ci en faire la comparaison. Quelques-uns ne souffrent pas que Corneille, le grand Corneille, lui soit préféré; quelques autres, qu'il lui soit égalé : ils en appellent et l'autre siècle; ils attendent la fin de quelques vieillards qui, touchés indifféremment de tout ce qui rappelle leurs premières années, n'aiment peut-être dans Œdipe que le souvenir de leur jeunesse. »

Cette dernière phrase surtout n'était pas faite, par son allure dédaigneuse, pour calmer ceux qu'avait déjà aigris le parallèle des Caractères. Elle suscita plusieurs répliques, parmi lesquelles nous nous bornerons (i signaler celle de Fontenelle, encore conçue sous forme de parallèle, et qui n'est qu'une inimolation continuelle de Kacine dans une série d'oppositions et d'antithèses. Sans abdiquer sa prédilection pour" Corneille, un de ces vieillards dont parlait La Bruyère, Saint -Evremond, témoignait ^ vers la même date, un peu plus de justice envers Ka- Racine. I. c

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cine, dans le bref Jugement sur quelql'ES auteurs FRANÇAIS qu'il envoyait à la duchesse Mazarin : « Dans la tragédie, Corneille ne souffre point d'égal, Kacine de supérieur, la diversité des caractères permettant la concurrence, si elle ne peut établir l'égalité... Le premier enlève l'cime, l'autre gagne l'esprit; celui-ci ne donne rien à censurer au lecteur, celui-lct ne laisse pas le spectateur en état d'examiner. »

Boikau a plusieurs fois exprimé publiquement son admiration profonde et raisonnée pour Racine. Au lendemain de Phèdre, // adressait son épitre VII, pleine de louanges délicates, à celui qui,

seul de tant d'esprits.

De Corneille vieilli sait consoler Paris.

Dans ses Vers pour mettre au bas du portrait de M. Racine, // disait en termes magnifiques :

Du théâtre françois l'honneur et la merveille, Il sut ressusciter Sophocle en ses écrits, Et, dans l'art d'enchanter les cœurs et les esprits, Surpasser Euripide et balancer Corneille.

// avait écrit d'abord, nous apprend Brossette :

Balancer Euripide et surpasser Corneille,

et il ne changea le vers que pour ne point irriter les partisans outrés de celui-ci. Mais, disait-il, « je ne serai point fâché que, dans la suite des temps, quelque critique se donne la licence de rétablir mon vers de la manière que je l'avais fait n . A la date oii nous sommes arrivés, il s'en expliqua plus directement et plus nettement dans le passage de sa septième Réflexion critique sur Long/n, où // dit, après avoir

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parlé du grand Corneille, auquel on ne croyait pas d'abord quil put jamais y avoir en France un poète digne d'être égalé: « Non seulement on ne trouve point mauvais qu'on lui compare aujourd'hui M. KacinCy mais il se trouve nième quantité de gens qui le lui préfèrent. » // laisse assez entrevoir, scms le dire en propres termes, quil est lui-même un de ceux-là, et on le comprendra mieux encore en rapprochant ces lignes de celles oii, dans la douziènie Réflexion, après avoir cité quelques vers c/'Athai.ie et en avoir fait ressortir la grandeur de pensée, la noblesse de sentiments, la magnificence de paroles et l'harmonie d'expressions, d conclut que « c'est avec très peu de fondement que les admirateurs outrés de M. Corneille veulent insinuer que M. Racine lui est de beaucoup inférieur pour le sublime ».

Sa mort lui rallia jusqu'au suffrage du Mercure GALANT, où de Visé traça du poète qu'il avait critique si amèrement autrefois un éloge très mcomplet sans doute, mais sans réserve. Deux ans après, Perrault, lui aussi, qui s'était signalé, dans le Siècle de Louis LE Grand et les Parallèles, comme un partisan passionné de Corneille, et qui avait eu soin d'oublier Racine parmi les modernes qu'il opposait aux anciens, en vint, dans ses Hommes illustres du XVII^ siècle, tout en gardant ses vieilles préférences, à déclarer que la contestation entre nos deux grands poètes tragiques « est demeurée en quelque sorte indécise ' ».

I. Nous ne nous arrêtons ni au discours du successeur de Racine à l'Académie fValinrour), qui n'est pas sans

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