XX LETHÉATRE DE RACINE
Dans le cours du XV Ul^ siècle , la contestation ne parait même plus indécise, et, sauf quelques exceptions, comme celle de La Motte, qui, dans ses Discours sur la tragédie, garde à Corneille la prééminence, tout en comblant notre poète d'éloges, oii d'ailleurs il ne tombe pas toujours beaucoup plus juste que pour ses critiques. Racine semble prendre le dessus. L'apparition tardive d'AxHALiE sur la scène du Théàtre-Frcmçais, en 171 6, puis en 1721^ avec le vieux Baron dans le rôle du grand prêtre, et l'éclatant succès de l'œuvre jusqucdors méconnue, ne contribuèrent pas médiocrenient au progrès, on pourrcut dire à la victoire, de la renomniée de Racine. L'Académie ne fit que consacrer le triomphe du chefd'œuvre en entreprenant pour Athalie, vers 1780, ce qu'elle avait fait jadis pour le Cîd; mais elle ne
valeur critique, mais qui, dans la circonstance, ne saurait avoir une grande signification à notre point de vue ; ni à un opuscule assez pédantesque publié par l'obscur Tafignon, en i/oS, pour combattre le jugement de La Bruyère, et qu'on peut lire, ainsi que d'autres pièces relatives à notre poète, dans le Recueil de dissertations sur plusieurs tragédies de Corneille et de Racine, publie par l'abbé Granet en i 740 ; ni aux Réflexions critiques sur la poésie et la peinture, de l'abbé Dubos(i7i9), où l'on trouve sur quelques tragédies de Racine des observations et des réserves assez judicieuses, souvent trop sévères, mais qui n'ont aucune portée générale; ni à la lettre publiée par l'abbé Pellegrin sur Bérénice dans le Mercure de 1724, critique parfois indécise et embarrassée en ce qui concerne l'examen du sujet, et d'une minutie extrême en ce qui regarde le style; ni aux comp^""^'*^"""; établies par le P. Brumoy entre telles tragédies de Racine et ses modèles grecs, etc.
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publia pas ses observations^ qui ne virent le jour que dans les premières années du siècle suivant, et le public en fut réduit aux Remarques de grammaire sur Racine, par l'abbé d'Olivet 'iy38). Laissant Athalie de côté, l'abbé d'Olivet avait voulu compléter, par l'examen des autres pièces, l'œuvre de l'Académie française : il le fit en granimairicn nùnutieuXf qui pousse souvent le scrupule jusqu'à l'injustice, Ou plutôt jusquci l'inintelligence, en souligncmi comme des fautes d'heureuses hardiesses, des tours neufs et originaux. Mais, même dans ce travail de pédant, d'Olivet, loin de prétendre rabaisser Racine, voulait encore lui rendre hommage, en le prenant comme le type le plus parfait de la langue poétique, et en notant sur ce type jusqu'aux fautes les plus légères, qui eussent pu, par l'autorité d'un tel exemple, égarer ses admirateurs.
Ces observations mesquines, et qui sembleraient tracassières si l'on n'en connaissait le but, furent réfutées, souvent avec beaucoup de justesse et de force, par l'abbé Desfontaines, dans son Racine VENGÉ. Seulenient le nom décrié de Desfontaincs n'était pas de nature à donner grand crédit à sa réponse, et l'Académie, à qui il avait dédié son ouvrage, sans lui en demander l'autorisation , repoussa cet hommage avec dédain. Heureusement Voltaire était, sur le compte de Racine, du même avis que son ennemi Desfontaines et ses autres ennemis, Clément, Fréron, l'abbé Sabatier de Castres, Lefranc de Pompignan. Cette grande autorité eût suffi pour imposer au XVIW siècle , qui se résume presque entièrement en lui, "t qui d'ailleurs a des
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tendances toutes classiques au point de vue littéraire^ son ardente admiration pour Kacinc
Les témoignages de cette admiration abondent dans ses œuvres, et il est impossible de songer à les citer tous. Lekain a raconté, dans ses Mémoires, que, lorsqu'il se présenta chez Voltaire pour la première fois, et qu'il lui récita le début ^'Athalie, afin de lui donner une idée de son savoir-faire, celui-ci, oubliant aussitôt le comédien pour le poète, l'interrompit avec enthousiasme : a Ah! mon Dieu, les becmx vers! Et toute la pièce est écrite avec la même chaleur, la même pureté, depuis la première scène jusqu'ci la dernière! C'est de la poésie inimitable. — Ah! mon ami, je ne suis qu'un polisson à côté de cet homme-là n, s'écriait-il une autre fois, après avoir déclanié la grande scène du quatrième acte de Phèdre. Ces anecdotes sont caractéristiques, et celle qui suit ne l'est pas moins. On lui proposait de faire un commentaire de Kacine, comme il en avait fait un de Corneille. « Il est tout fait, répondit-il. Il n'y a quel mettre au bas de chaque page : Beau, pathé^ tique, harmonieux, admirable, sublime!^)
Le commentaire est bref, mais éloquent, et l'on sait que celui qu'il a écrit sur Corneille comportait beaucoup plus de réserves Malgré le grand nombre de restrictions et de boutades qu'il mêle çà et là à ses éloges, en cent endroits de ses œuvres, poussé par la mobilité de son caractère et la vivacité de son esprit, peut-être aussi par l'impatience de voir ses ennemis chercher dans les tragédies de Kacine des armes contre les siennes, conmie Geoffroy devait continuer à le faire avec un véritable acharnement jus-
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qu'en 1814, ces mots peuvent passer pour le résumé fidèle de son opinion. Seule sa passion antireligieuse était capable de refroidir l'ardeur de son admiration. A mesure que cette passion prenait le dessus, il en venait à ne plus vouloir reconnaître à Athalie, jadis l'objet de son culte, que la supériorité du style, et sur ce terrain le groupe des encyclopédistes ne manquait pas d'abonder dans son sens. « Je suis depuis longtemps entièrement de votre avis sur Athalie, lui écrivait d'Alenibert en 1769, après avoir lu la préface des GuÈBRES. J'ai toujours regardé cette pièce comnie un chef-d'œuvre de versification et comme une très belle tragédie de collège. » Et, glissant peu à peu sur la pente, il finissait par conclure : « Je crois, en général [et je vais peut-être dire un blasphème)^ que c'est plutôt l'art de la versification que celui du théâtre qu'il faut apprendre chez Racine. » Mais Diderot, bien qu'il eût une conception dramatique absolument contraire à celle de Racine, et qu'il eût essayé, peu d'années auparavant, de créer au théâtre un nouveau genre qu'il représentait comme le plus fécond, le plus large, le plus vrai, ou plutôt le seul vrai, écrivait, en 1760, à M"^ Volland, avec sa chcdeur ordinaire: « Je crois bien que Racine vous fait grand plaisir : c'est peut-être le plus grand poète qui ait j a niais existé, chère amie. Gardez-vous bien d'attaquer le caractère d'Iphigénie. Sa résignation est un enthousiasme de quelques heures. Le caractère est poétique, et partout un peu plus grand que nature. Si le poète l'eût introduite dans un poème épique, où cet épisode £Ût été de plusieurs jours, vous l'auriez vue agitée de