‹ Théâtre de Jules Lemaître. - (volume 2)Chapitre 13 sur 228 · SCENE V · texte numérisé non relu

SCENE V

HERMAXN. FRIDA.

HERMANN

Kh bien, Frida, ètes-vous contente?

FRlDA.

Je suis heureuse, bien heureuse. Vous allez pouvoir faire tant de bien! Comme le peuple va vous adorer! Et comme je suis fière de vous appartenir! Mais vous, monseigneur, on dirait que vous êtes triste. Qu'avezvous donc?...

J'ai que je commence en efïet à devenir roi, et cela est terrible. Ah! Frida, si vous saviez!... Je suis bien sûr pourtant que ce que je veux est bon et juste. Même, je me suis mis tout de suite à ma tâche, et je

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viens do faire les gestes de la confiance. Mais déjà je ne suis plus tranquille, et j'éprouve jusqu'à l'angoisse le sentiment de ma responsabilité. Oh! n'être pas obligé de découvrir et d'inventer son devoir ! N'être qu'un pauvre homme, n'avoir qu'une consigne bien claire et bien étroite, comme le garde-chasse de notre petite maison d'Orsova!... Songez donc! si j'allais me tromper!... II faut m'aimer plus que jamais, Krida.

FRIDA

Plus que jamais? Comment ferais-je? Je suis à vous tout entière, car je vous dois tout. Vous rappelez-vous notre première rencontre à Paris chez la comtesse de Winden, qui nous avait recueillies ma mère et moi? \'ous étiez venu visiter la galerie de tableaux du comte. Je suis entrée étourdiment et j'ai été bien effarouchée en vous voyant. Vous avez dit : « Quelle est donc cette petite?" Le comte a répondu : < C'est une compatriote. » Alors, vous m'avez interrogée. Je vous ai tout raconté : mon grand-père, le prince. Kariskine, à la maison de force; mon grand-oncle, le marquis de Frauenlaub, refusant même de me connaîlie; mon père, mort en Amérique ; et puis notre grande misère à Paris, et la chasse aux leçons de musique et d'allemand, et le reste... Vous m'avez consolée, vous m'avez rapatriée, et, après la mort de ma pauvre maman, vous m'avez installée ici, près de vous, où je suis si bien! si bien!

IIEUM.VNN.

Et dès lors j'ai vécu, moi, une nouvelle vie. J'ai porté allègrement les ennuis de mon métier de prince : je vous avais! Au milieu de ce monde si factice et si dur, assujetti à des rites absurdes, vous étiez pour moi la source de joie et de vérité. Et, quoique j'eusse beaucou|) étudié et travaillé auparavant, j'ai reconnu que je ne savais rien, car vous m'avez tout appris.

FRIDA

Je ne suis pourtant guère savante, mon cher seigneur.

HERMANN

Ne dites pas cela, mon amie. Oui, sans doute, vous n'étiez qu'une petite fille : mais vous aviez vu le monde beaucoup mieux et de plus près que moi et avec des yeux plus ingénus. Vous aviez connu la misère et les misérables. Votre vie vagabonde et pauvre vous avait permis d'approcher toutes les conditions sociales, et vous portiez sur toutes choses les jugements hardis d'un cœur droit. Je me suis aperçu, grâce à vous, que, en vertu même de ma naissance, j'étais plein de préjugés. Rien qu'en me racontant votre histoire, vous m'avez révélé la réalité humaine. J'ai senti combien le monde est étroit pour ceux qu'on appelle les puissants, et comme les choses se déforment pour eux. Vous m'avez appris la pitié; du moins, vous l'avez fait descendre de ma tète dans mon cœur... Comment reconnaître tout cela, mon amie?

Un silence.

Alors, si je vous adressais une prière, j'aurais quelque chance d'être entendue"?

IlERMANN.

Parlez, ma chérie.

Monseigneur, je vous demande la grâce d'Awdotia Latanief.

II ER MANN

La grâce d'Awdotia? Savez-vous ce qu'elle a fait?

FRIDA

Oui. Lors des dernières grèves, elle a promené dans les rues un drapeau noir. Il y a eu, à la suite de cela.

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