ACTE PREMIER
quelques bousculades, et le drapeau noir a été rougi du sang d'Awdotia. Et elle est en prison depuis trois mois, pour avoir eu pitié de ceux qui souffrent.
IIERMANN.
Alors, clic aurait bien dû avoir pitié des pauvres soldats et des malheureux policiers, qui sont peut-être eux aussi des souffrants.
Awdotia a pitié de tout le monde. Seulement, elle croit que le règne futur de la justice ne saurait s'établir sans un peu de violence. Ou plutôt, elle ne réfléchit pas, elle va où son cœur la pousse. C'est peut-être une folle, comme on dit, mais c'est une grande âme.
IIERMANN.
^'ous la connaissez donc?
FRIDA
Je Tai connue à Paris, au temps de ma pauvreté. Je lui dois de n'èti'c pas morte de faim, monseigneur.
Vous ne me l'aviez pas dit, Frida.
FRIDA
J'attendais que vous fussiez tout puissant. Jamais le roi, même à votre prière, n'eût voulu gracier Awdotia.
II E R M A N N
Et vous croyez que moi?...
FRlDA.
Oui... je crois, je suis sûre que vous lui ferez grâce... Je sais bien, moi, qu'Awdotia est une sainte. Cette femme qui ne rêve que bouleversement social est la douceur, la charité même. Je la vois encore, sous sa robe noire, et je l'entends maudire le vieux monde et en annoncer la destruction, de la voix lente et paisible
d'une religieuse qui récite ses prières... Elle n'avait rien à elle; elle était la sœur des pauvres et des malades... Enfin, monseigneur, je vous jure qu'Awdotia est bonne, bonne comme vous-même; et, bien que le monde des apparences ait mis entre vous deux un abîme, je vous jure qu'au fond vous pensez les mômes choses. Elle a été la mère de mon esprit, et ce que vous dites avoir appris de moi, je l'avais appris d'elle.
HEKMANN.
Qu'Awdotia soit au fond ce que vous dites, je n'en doute plus maintenant, et vous savez bien, Frida, que j'en tiendrai compte... Mais enfin, ce sont les actes que je dois juger, non les âmes, et j'ai des devoirs précis.
FRIDA
Vous vous plaigniez tout à l'heure d'être obligé de découvrir votre devoir : il n'est donc pas tellement précis, mon cher seigneur.
Afeis songez, Frida, que je ne puis gracier votre amie sans étendre la même faveur aux condamnés de la dernière émeute, et que, s'il y a parmi eux des r.êveurs et des dupes, il y a aussi bien des méchants.
FRIDA
Ceux-ci seront donc sauvés par ceux-là... Peut-cire que tous ces malheureux que vous aurez délivrés vous en seront reconnaissants, et qu'alors ils sauront attendre de votre bonté ce qu'ils auraient été tentés de revendiquer par la force. Ce que le peuple souhaite, et ce qu'il est incapalîle de réaliser tout seul, — car il n'est pas assez sage ni assez intelligent, — peut-être qu'un souverain pourrait le faire. Remarquez que cela n'a jamais été essayé avec une entière bonne foi : toujours les souverains qui ont entrepris des réformes ont eu une arrière-pensée, se sont fixé des limites