‹ Théâtre de Jules Lemaître. - (volume 2)Chapitre 175 sur 228 · ACTE PREMIER · texte numérisé non relu

ACTE PREMIER

très bonne foi. — Quand tout le monde saurait ici votre histoire, je vous dirais encore : « Reprenez votre femme qui se repent et qui vous aime ». Mais tout le monde ignore ce qui s'est passé : tout le monde, même mon mari, mcMiie la mère de Suzanne. Il n'y a que vous et moi, — vous et moi, entendez-vous'? — qui le sachions.

GEORGES

Vous êtes sûre de ce que vous me dites là?

THÉRÈSE

Oui, sûre.

GEORGES

Vous croyez que là-bas?...

THÉRÈSE

On a pu causer, faire des suppositions... mais, soyez tranquille, il y a longtemps qu'on n'en parle plus... Et puis, qu'est-ce que ça vous fait ce qu'on raconte à deux cents lieues d'ici?

GEORGES

Mais, ma chère amie, comprenez donc que ce rapprochement serait une chose infiniment sérieuse... qui ne pourrait se faire qu'à certaines conditions... Il faudrait, maintenant, que je pusse compter absolument sur elle. Il faudrait... Non, allez, cela est impossible. J'admets son repentir, j'admets ses bonnes résolutions : mais vous savez ce qu'on dit?...

THÉRÈSE

Quoi?

Qu'il est plus difficile à une femme de... enfin de s'en tenir à un premier amant que de n'en pas avoir du tout.

THÉRÈSE

Quel est le grand moraliste qui a dit ça? Eh! qu'en

savait-il? En voilà encore un qui a perdu une belle occasion de se taire! On dirait que, pour ces gens-là, le cœur des hommes et des femmes est réglé comme un papier à musique!... Je vous réponds, moi, do Suzanne : elle connaît son devoir, elle l'accepte dans toute son étendue; elle sait qu'il ne suffira pas qu'elle soit désormais irréprochable, mais qu'il faudra qu'elle vous en communique à chaque instant la certitude... C'est de vous que je voudrais pouvoir répondre. Car, ne vous y trompez pas, c"est vous qui aurez les plus grands devoirs et les plus difficiles. Il est plus aisé de se repentir que de pardonner. Sentez-vous bien ce que cela veut dire : pardonner, remettre la faute?... Il faudra, mon ami, vraiment oublier, ou ne se souvenir que pour plaindre, et encore sans le dire, sans en ouvrir jamais la bouche. Serez-vous capable de cela?

GEORGES

Eh! oui, si j'étais sûr...

THÉRÈSE, souriant.

Mais, je suis sûre, moi, qui suis une personne très raisonnable. Allons, mon ami, ayez le courage de consentir tout de suite à ce que vous auriez fait tôt ou tard. (Mouvement de Georges). Mais oui ! Car enfin, pourquoi, malgré vos déclarations du premier moment, n'avez-vous pas demandé le divorce? Pourquoi, arrivé ici, avez-vous imaginé, de vous-même, cette histoire de la maladie et de la villégiature de Suzanne, si ce n'est parce que, dans le secret de votre pensée, vous admettiez la possibilité de la réunion et du pardon? Et comme vous avez bien fait! Non, non, tout n'est pas perdu. Rien n'est irréparable quand on a la bonne volonté et la simplicité du cœur. Ne vous appliquez plus à vous torturer vous-même. Ny a-t-il pas de l'orgueil et... qui sait?... quelque cabotinage intime dans cette complaisance à considérer, à couver, à entretenir

Page 1