ACTE PREMIER
SIMONE
J"en ai pour trois mois, n'est-ce pas?
LE DOCTEUR
Ou trois ans, ou trente ans...
SIMONE
Ah ! vous ne voulez pas dire !
Elle éclate en sanglots.
LE DOCTEUR
C'est mal, ce que vous faites là, mademoiselle Simone; car c'est tout à fait déraisonnable, et cela peut faire beaucoup de chagrin à ceux qui vous aiment.
SIMONE, avec un grand effort de volonté.
Oui, docteur, vous avez raison. Je dois faire semblant de vous croire, me prêter à la comédie qu'on joue autour de moi. Je donne bien assez de peine à ma mère, à ma sœur, à mes amis. Je veux du moins leur laisser l'illusion que leurs efforts servent à quelque chose ; que, s'ils ne peuvent m'empécher de mourir, ils m'aideront à mourir doucement, sans m'en douter... Rassurez-vous ; j'ai eu un moment de faiblesse... mais je suis courageuse... Je pense à bien des choses pendant les heures si longues où je ne dors pas... Après tout, j'aurai peu vécu si l'on compte les jours, mais j'aurai beaucoup vécu par la tête... J'aurai peut-être eu des idées et des sensations que tout le monde n'a pas... Évidemment, quand, par hasard, je vais mieux, je jouis de l'air, du soleil, des couleurs, des sons, des parfums, plus que personne... J'aurai vécu sans faire de mal, et je suis bien sûre qu'on se souviendra de moi sans haine. Toutes les fois qu"on parlera de moi, on dira : « Pauvre petite!... ï Et puis, qu'est-ce que cela fait, au bout du compte, qu'une petite créature comme moi n'ait fait que paraître un instant et se soittoutde suite évanouie?...
Enfin, Dieu me traitera mieux que si j'étais morte vieille, car alors j'aurais eu le temps d"ètre mauvaise... Je retrouverai papa et mon petit frère... Quant à ma pauvre maman... il y a des instants où je crois bien que sa douleur ne peut plus être augmentée... Tout est donc pour le mieux, n'est-ce pas, docteur?
LE DOCTEUR
Tout sera pour le mieux, mademoiselle Simone, si vous êtes très obéissante, si vous prenez bien exactement tout ce que j'ordonne, si vous faites tout votre possible pour vous empêcher de tousser, si vous évitez également de trop vous couvrir ou de ne pas vous couvrir assez selon les heures... enfin, si vous avez confiance en moi.
SIMONE
Je ferai tout ce qu'il faudra, docteur, mais je suis bien résignée, allez!... Seulement, c'est dur. (Crise de larmes.) Oui, c'cst vrai, il y a une chose surtout qui me désespère. Je veux bien, puisqu'il le faut, mourir jeune. Mais, je voudrais, auparavant, avoir vécu comme les autres femmes. La plupart de mes amies sont mariées. Les autres, il y a des hommes qui les aiment, qui leur font la cour... On ne me l'a jamais faite, à moi. Je ne saurai donc pas ce que c'est que d'être aimée, d'être épouse, d'être mère... Je ne suis pas laide... J'ai rencontré plusieurs fois des jeunes gens à qui je plaisais certainement et qui, d'abord, avaient l'air de m'aimer... Et puis, tout d'un coup, leurs manières changeaient; ils cessaient de me traiter comme une jeune fille; ils venaient de s'apercevoir que ce n'était plus la peine... Cela se voit donc presque tout de suite que je vais mourir?... C'est cela qui est triste.
LE DOCTEUR
Le plus triste, mon enfant, c'est cet entêtement à vous croire plus malade que vous n'êtes.