M.\D.\.\IE AUBERT
Que dis-tu là, malheureuse!...
MARTHE
Oli! je ne parle pas de sa mort. Mais j'espérais bien finir par me marier un jour. Cela du moins, me disais-je, elle ne pourra pas me le prendre. Mon mari^ si j'en trouve un, il faudra bien qu'elle me le laisse, car que ferait-il de cette loque?... Or, cela même, elle me l'a volé ! volé ! volé !
MADAME AURERT.
Tais-toi, malheureuse enfant, tais-toi! Ce n'est pas toi qui as parlé, c'est ta colère. C'est ta première déce})tion de femme qui t'a mis toute cette amertume au cœur... Car, si c'était autre chose, si tu étais vraiment méchante et jalouse... Mais non, cela n'est i)as pos-
sible. Jalouse de quoi, grand Dieu?... Jalouse du soin qu'on prend pour ne pas faire souffrir davantage une enfant qui souffre tant? Mais alors, sois donc jalouse aussi de ses insomnies, de ses étouffements, et de la toux qui la déchire!... Si tu avais parlé autrement, je t'aurais dit : — Oui, c'est vrai, on t'a un peu négligée : mais il le fallait bien. Notre devoir, à toutes deux, était de nous sacrifier à notre pauvre chérie, et tu semblais le comprendre autrefois. On ne choisit pas ses devoirs. Simone, tu le sais, pouvait partir cet hiver... Nous n'avons le droit de repousser rien de ce qui peut la faire vivre, ne fût-ce qu'un jour. Et qu'est-ce qu'un chagrin de jeune fille, qu'est ce que ta déconvenue d'aujourd'hui, à côté de ce qu'elle endure? Tu as pour toi l'avenir. Ton lot, quel qu'il soit, est le meilleur. Enfin tu ne peux rien à ce qui arrive : Monsieur de Tièvre aime ta sœur, il ne t'aime pas; tu ne peux donc pas dire qu'elle te l'enlève. Et, à moins qu'il ne t'ait inspiré une de ces passions...
MARTHE
Âh! non, par exemple!
MADAME AUBERT
Console-toi donc. Ce mariage n'était pour toi qu'un rêve d'ambition. Encore n'y songeais-tu pas hier. Ce que tu perds ici, tu le retrouveras ailleurs, car toi tu vivras. Je compte qu'aujourd'hui tu auras la fierté de garder le silence, de ne laisser deviner à personne ta désillusion et ta rancune. JNIais surtout, pas un mot qui puisse inquiéter ta sœur. Cela, vois-tu, je ne le souffrirais pas.
MARTHE, avec amertume.
Naturellement. Même quand c'est moi qui souffre, la pitié est pour elle.