‹ Théâtre de Jules Lemaître. -Chapitre 29 sur 273 · ACTE DEUXIEME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIEME

pour vous. Si la réalité doit être inférieure à votre rêve, je l'ignore aussi bien que vous, — et vous n"avez qu'un moyen de le savoir...

HÉLÈNE

Mais ce qui m'attend après, — même en supposant que l'épreuve ait d'abord réussi '? Ce qui m'attend quand l'heure qui vient toujours sera venue : l'abandon, l'amertume, le remords... On connaît le dénouement habituel de ces sortes d'aventures.

BRETIGNV.

Eh oui! voilà des siècles qu'on dit cela aux femmes. Le théâtre et les romans le leur répètent tous les jours et les moralistes leur en rebattent les oreilles. Et elles ont continué d'obeîràleur cœur, et elles ont bien fait! car il y a des heures que rien ne paye trop cher. Mais au reste elles n'étaient pas libres de faire autrement... Quelle chose étrange! Vous allez être à moi, je le sens, je le veux. ..etvous passez votre tempsà gâter, à détruire d'avance notre rêve commun. Voilà vraiment une singulière conversation d'amour! Et comme ces « si » et ces « mais », comme toute cette chicane est indigne de vous! Donnez-vous donc franchement et fièrement! Vous n'êtes i)oint comme les autres femmes...

HÉLÈNE

Oui, oui, je sais, le grand argument! celui auquel les femmes se laissent toujours prendre : « Nous n'êtes point comme les autres ! »

BRETIGNV, lui prenant Li main.

Hélène! Hélène! C'est vous qui m'accusiez tout à l'heure de manquer de naïveté et de foi. Que dirai-je de vous"? Comme il faut que vous ayez souffert, et quelle rancœur a dû s'amasser en vous pour que vous ayez le courage de railler en ce moment!... Vous voyez bien que vous n'êtes pas comme les autres femmes! Et c'est

pour cela que je vous aime. Je vous comprends si bien ! J'aime lamertume de votre esprit, votre grAce indocile, vos fiertés, vos mouvements de révolte... Et vous aurez beau faire, c'est cela même qui vous jettera dans mes bras. Ce qui vous trouble au fond, c'est un grand désir d'aimer, — et de vivre pleinement. N'en ayez point de honte et n'y résistez plus; ce serait inutile. Il y a quelque chose de plus fort que la raison et les raisonnements, de plus fort que l'expérience, la peur, le doute et môme l'ironie, ce qui fait qu'en ce moment vous frémissez sous mon étreinte et que je suis remué, moi, jusqu'au fond du cœur...

A ce moment André et madame de Yovcs paraissent àla porte de droite. Bretigny, qui a pris Hélène par la taille, les aperçoit et fait comme s'il continuait de danser.

HÉLÈNE

Qu'est-ce que vous faites?

BRETIGNY

Chut!... Les gendarmes!... Dites-moi que vous viendrez demain... où je vous ai dit.

HÉLÈNE

Demain? Vous n'y penserez plus.

Ils sortent par la porte do gauche.

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