ACTE QUATRIÈME
puisque, après tout, vous agissez à bonne intention et que vous vous mettez en danger pour moi. Me voilà dans la plus pénible et la plus bumiliante situation d'esprit, partagée comme une béroïnc de tragédie entre je ne sais combien de sentiments; voilà votre mère dans une angoisse mortelle; ajoutez que mon mari, à qui Ton ne peut cacher cette affaire, est fort capable d'en soupçonner les causes... Et cela, parce qu'il vous a passé par la tète que j'avais accordé une valse de trop à un monsieur qui ne vous plaît pas!
ANDRÉ
A quoi bon tant de paroles? Que voulez-vous me démontrer? Que j'ai agi sans votre consentement? Mais c'est sans votre consentement aussi qu'il y a une règle morale, une solidarité d'honneur entre les membres d'une môme famille, des amitiés plus fortes que fout, des sentiments que l'on juge sacrés, conformes à un ordre éternel, et auxquels on obéit quelquefois sans se demander ce qu'il en adviendra. Ce n'est que dans ces moments-là qu'on vaut quelque chose : je ne regrette donc point ce que j'ai fait. Je n'ai plus rien à vous dire. Car vous savez fort bien que ce n'est pas pour avoir dansé avec vous une valse de plus qu'il ne convenait, que j'ai provoqué monsieur de Bretigny. Depuis des mois, je voyais Pierre, mon meilleur, mon unique ami, souffrir par vous. Je n'y pouvais rien, et je me désespérais de mon impuissance. Puis, l'autre soir, ma mère m'a parlé... et j'ai vu que Pierre n'était pas seul malheureux. Alors je n'ai plus hésité. Je savais qu'il n'y avait rien à tenter sur vous : je n'aurais fait que vous blesser et vous exaspérer. Je suis allé droit à l'ennemi : je lui ai dit ce que j'avais sur le cœur. Il l'a pris de haut et m'a obligé à dire plus que je ne voulais. Tant mieux! Cela est bon d'avoir un homme à qui s'en prendre et sur qui se soulager du mal qu'on souffre ou qu'on voit souffrir!
Vous vous trompez. Le seul plaisir que vous goûtiez vraiment, c'est le plaisir de me juger et d'appuyer par des actes la dureté et l'orgueil de votre jugement. Vous m'avez toujours détestée, convenez-en. Est-ce parce que je vous ai pris votre Pierre? Oh! je vous l'ai pris si peu !
ANDRÉ
Il est étrange que vous vous vantiez de ce détachement. Mais il explique mes sentiments pour vous. C'est vrai, je vous ai souvent jugée avec sévérité. Je ne comprenais pas pourquoi vous étiez révoltée, ni contre quoi. Ce que je connaissais de vous nétait pas pour minspirer beaucoup de sympathie ou d'estime. Vous n'aimiez aucun de ceux qui vous chérissaient. Avec tout votre esprit vous n'avez pas su vous aviser que votre mari était un homme du plus rare mérite, et vous l'avez jugé avec l'étroitesse d'une petite bourgeoise vaniteuse et mécontente de son sort. Oui, je l'avoue, je ne vous aimais pas. Mais aussi j'ignorais ce que je sais depuis hier; je vois maintenant qu'il faut beaucoup vous pardonner, que j'ai pu être injuste pour vous: et je suis prêt à vous aimer comme une sœur. La preuve, c'est que j'ose vous parler comme je fais. Réfléchissez. Vous n'avez plus de raisons d'être une révoltée. Vous n'êtes plus seule au monde. Vous avez une famille, et qui veille sur vous. Vous trouvez même qu'elle y met de l'indiscrétion. Cela vous irrite que nous prenions les choses si fort au sérieux"? Mais c'est ainsi; résignezvous. Tâchez d'aimer votre mari. Vous vous êtes trompée sur lui, et vous le verrez de plus en plus. 11 est parfaitement bon : et, à mesure que vous saurez mieux la vie, vous sentirez que rien n'est meilleur au monde que la bonté... Quand je songe que c'est cet homme-là que vous avez méconnu! Kt pour qui? Pour