‹ Théâtre de la jeunesseChapitre 82 sur 92 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

LOUIS entre précipitamment par la porte de gauchie; il à l'uniforme de sa pension, mais la tunique est déchirée, il lui manque des boutons; la ceinture est bouclée de travers, la casquette n'a plus de fond; il tient à la main sa cravate de «oie noire, dans laquelle il porte quelque chose. — Peu après entre MANON.

LOUIS

On ne m'a pas vu!... Après tout, c'est pas de ma faute; je lançais des pierres dans le noyer, elles sont allées tomber sur les châssis de la serre de ma tante... Ça a tout brisé t. .. Tant pis... Pourquoi aussi a-t-elle des vitrer dans un jardin?...

(Il se met à manger des noix qu'il prend dans sa cravate.} MANON, entrant par le fond.

Ah 1 monsieur Louis, je vous y prends 1 Voilà encore

LE COUSIN PIERRE. 819

que vous mangez entre les repas. — Et vous cassez des noix, encore I

LOUIS, confirmant.

Est-ce qu'il vaudrait mieux manger la coquille?

MANON'

Mais vous les cassez avec vos dents, mauvais sujet !

LOUIS, continnant.

Les dents ne sont donc pas faites pour qu'on s'en serve ?

MANON

Non, monsieur; à votre âge elles sont faites pour qu'on les conserve! — Mais qu'est-ce que c'est?... feu. regard* dans u craTau.) Ah! grand Dieu! vous avez abattu des amandes... des poires!... Vous avez ravagé le petit verger de madame I

LOUIS

Au contraire, c'est lui qui m'a ravagé, (u contre s» tum- *im.) Voyez plutôt.

KANON

Ciel I dans quel état t Partout des accrocs l — Votre casquette n'a plus de fond !

LOUIS, mangeant tou'onrs.

Le pantalon est comme la casquette, ma chère !

MANON"

Mais , malheureux I vous serez donc toujours ie même?

LOUIS, mangeant toujours.

Contre qui voulez- vous que je me change?

MANON, avec beaucoup d'animation.

Manger des fruits verts... — Sans cravate. — Désobéir à madame... — sans ôter la pelure 1 — Ruiner sa santé... — avec une ceinture de travers. — N'avoir ni raison... — ni bretelles 1 (a^c force.) Rappelez-vous ce que je vous dis, monsieur Louis, vous finirez mal 1

LOUIS

Manon, vous parlez comme feu Cicéron, et vous ne m'amusez pas davantage; faites-moi le plaisir de garder pour les oies et pour les dindons vos catilinaires !

MANON, blessée.

Catilinaires! Ah ! prenez garde, monsieur, je ne souffrirai pas qu'on me manque de respect... Apprenez que je n'ai jamais fait de catilinaires!

LOUIS, riant.

Vous savez donc ce que c'est?

MANON

Je m'en doute, monsieur 1 Ça doit être quelque mauvaise pâtée qu'on mange dans vos écoles; mais j'ai fait mes preuves; je suis cordon-bleu, monsieur I

LOUIS

Connu! Ça veut dire grand-cordon de la légion... des marmitons 1

LE COUSIN PIERRE. 221

MANON, plus offensée.

Monsieur Louis, je vous déclare que je me plaindrai à madame.

LOUIS

Ma chère, ça m'est complètement... inférieur!

MANON

Au fait, on s'en aperçoit à la manière dont vous lui obéissez! — Par exemple, elle vous avait défendu d'aller à la pêche, et je viens de voir dans le petit bûcher un avano.

LOUIS, lui faisant signe.

Chut ! voulez -vous bien vous taire. — C'est le grand François qui me l'a prêté; après le déjeuner, nous irons ensemble prendre des salicoques.

MANON

Mais madame vous a dit qu'elle ne voulait pas...

LOUIS, frappant du pied.

Ça n'est pas votre affaire, Manon l

MANON

Je l'avertirai !

LOUIS

Ne vous en avisez pas !

MANON

"H-ès qu'elle va rentrer.

22i THÉÂTRE DE LA JEUNESSE.

LOUIS

Oui! eh bien, alors, prenez garde à vous I

MANON, reculant,

Heinl Et qu'est-ce que vous pourrez me faire, monsieur?

LOUIS

J'écraserai votre planche de ciboules et de persil; j'apporterai dans votre cuisine des chenilles ou des hannetons; je ferai une omelette avec les œufs de votre serine.

MANON, levant les mains au ciel.

Ah! Seigneur! ce sont les sept plaies d'Egypte!

LOUIS

J'attacherai une vieille casserole à la queue de votre ehat.

MANON, épouvantée.

A la queue de Calypso! (joignant les mains.) Oh! non, par grâce, monsieur Louis! Calypso ne pourrait se consoler...

LOUIS

Alors ne dites rien à ma tante.

MANON

Eh bien! non, non; je me tairai, (a part.) Terroriste, va! (Haut.) Mais ce ne sera pas ma faute si quelque autre en parle à madame. — Comme le jour où voui êtes allé a la chasse malgré ses ordres!... Lui en avez- vous donné des souleurs ce jour-là !

LE COUSIN PIERRE. 223

LOUIS, brusquement.

C'est bon, c'est bon!

MANON

Du tout, ce n'est pas bon, monsieur! Madame est trésnerveuse... — surtout depuis la mort de volrt mère; — quand vous lui faites du chagrin elle a des crises l

LOUIS, «'approchant avec intérêt*

Comment, des crises?

MANON

Oui, elle ne veut pas vous le montrer, et elle rentre chez elle; mais, moi, je la connais; dès que je vois que vous la contrariez, je prépare une infusion de fleurs de tilleul... et Dieu sait ce que vous m'en avez fait dépenser depuis un mois... Avec vous, monsieur, il faudrait avoir toujours la bouilloire au feu.

LOUIS, avec une émotion mêlée de dépit

Laissez donc; ma tante sait bien que je l'aime... que je ne veux pas la rendre malheureuse!... Je suis sûr que vous me faites des contes, Manon!

MANON, blessée.

Des contes, monsieur! Apprenez que je ne fais pas plus de contes que de catiiinaires; quand je dis une ♦hose, c'est la vraie vérité. — A preuve que l'autre jour encore, quand vous lui avez mal répondu, je l'ai trouvée tout en larmes.

LOUIS, jetant la poire qu'il allait manger, et très-ému.

Ma tante! Vous en êtes sûre, Manon?... Ma tante pleurait 1...

MANON

Des larmes grosses comme des petits pois.

LOUIS, très-ému.

Et vous dites que j'étais cause?...

MANON

Certainement... Vous lui aviez désobéi... puis ça lui avait rappelé la défunte; elle s'était mise à relire ses lettres... et ça l'attendrit toujours.

LOUJS, brusquement et en secouant son émotion.

Alors ce sont les lettres qui l'ont fait pleurer! ce n'est pas moi... — On ne sait jamais ce que vous voulez dire, Manon. — Vous mêlez tout; vous confondez tout... — Votre conversation est un vrai hachis.

MANON, blessée.

C'est possible, monsieur ! Comme je suis née pendant la révolution, mes parents n*ont pas pu me donner d'éducation : je ne sais ni jouer du violon ni parler l'anglais comme vous; mais ça n'empêche pas de voir...

LOUIS

Seulement vous ne savez ce que vous voyez.

MANON, irritée.

Pardonnez -moi, je vois que vous rendez votre tante très - malheureuse l

LE COUSIN PIERRE. ??5

LO "IS, criant pour couvrir la voix de Uaocs.

Ça n'est pas vrai.

MANON, élevât» l» ic.z.

Que vous la ferez tomber malade.

LOUIS, criant plus fc. t.

Vous tairez-vous, Manon I

MANON, élevant loujwrs la to!x.

Non, je ne me tairai pasl et je vous forcerai bien à entendre vos vérités!

LOUIS, chantant pour couvrir la voix de Manca.

La, la, la, la.

MANON, criant.

Vous êtes un gourmand, un désordonné, un pares* seux, un révolté I...

LOUIS, ebantant pendant qu'elle parle.

C'est la mèr' Michelle qua' perdu «on chat Et cri' par la fenêtre qui le lui rendra.

Page 1