‹ Théâtre de la peurChapitre 31 sur 50 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

LE HERTEL, JOLIBOIS puis BARRÉ

JOLIBOIS (Entre i ce moment toujours sa casquette sur la tête) Enfin, le voilà. M. Hertel !

LE HKRTEL

lui revient de reconduire sa femme, très froid) Mais qui étes-vous ?

134 Baraterie

JOLIBOIS

Je suis Jolibois, le cordier, qui veut qu'on I( paye, à la tin des fins.

LE HERTEL

(l,e toisant et montrant !c chapeau)

Otez donc ça d'abord.

(Jolibois se décoiffe) Ah 1 c'est vous le marchand de cordages !

JOLIBOIS

Puisque je vous le dis !... Je veux être payé,

LE HERTEL

(Très maître de lui, très calme) Payé, avant que le Gladiateur, dont vous avez fourni les rechanges, ait levé l'ancre ?0r) n'a jamais vu ça.

JOLIBOIS

Pas du tout. C'est une note de l'année passée. . .Pour ce qui regarde votre Gadiatcur(\\x'or\ l'appelle, c'est pas moi qu'a fourni les rechanges... Sais pas qui, du reste, mais... {bas)']t le plains, celui-là. . .

LE HERTEL

(Très calme, feignant de rechercher dans ses souvenirs)

Ah ! parfaitement... C'est vrai... J'y suis, et cela se trouve bien que vous soyez venu, car je les avais oubliés, les rechanges du Gladiateur. . . J'allais laisser partir le navire sans

Baraterie 155

ses rechanges... Oui, oui... Vous, c'est une ancienne note.. .

(A Barré, qui est au dehors) Eh bien ! Barré est-elle vérifiée, cette note?

BARRÉ

(Qui est entré, et après une hésitation) Oui, monsieur... oui... certainement, elle est vérifiée...

LE HERTEL

Alors, il fallait m'en parler... Voilà un homme qui n'est pas riche, qui a besoin de son argent... Mais oui, naturellement...

(A Jolibois)

Si vos clients ne vous payaient pas, vous seriez obligé de fermer boutique.

JOLIBOIS (Se rengorgeant) Oh ! on n'en est pas là... ça, non... Seulement. . . peur la régularité, . .

lE HERTEL

Et cette note se monte à ?. . .

JOLIBOIS

Deux mille cent quarante-sept francs.

LE HERTEL

Pas plus :

(A Jolibois)

C'est pour ça que vous faites tant de bruit 1 5 croyais vous devoir beaucoup plus...

136 Baraterie

JOLIBOIS

Eh ! dites-donc, c'est un chiffre!

LE HERTEL

Mais il y a longtemps que ça devrait êtr payé... Voyons^ Barré, c'est un oubli ?... Fai tes attention une autre fois.

(A Jolibois) Eh bien! on va vous régler... Barré, don nez à cet homme un timbre de quittance... S vous n'avez plus assez en caisse, après toute que vous avez dû payer ce matin, je val vous remettre des fonds... Combien voulez vous, Barré r... Deux mille, trois mille?

(II va à son coffre-fort et en fai jouer la serrure, puis il ouvr lentement la porte de fer)

JOLIBOIS (Un peu surpris, d'une voix timide, de'jà perplexe Mais prenez votre remps, M. Le Hertel... E alors, qu'est-ce qu'il [faut que j'écrive?... Ui reçu de combien ?

LE HERTEL

(Le prenant de très haut, mais toujours calme) Je vous l'ai dit: de la totalité... Vous n(

pensez pas queje tienne à vous revoir, hein?..

Je n'aime pas beaucoup avoir chez moi de;

gens quifontdu bruit... Jen'aimepas le bruit..

Ça me fait mal aux nerfs. ;

Baraterie 137

JOLIBOIS

Mais, Monsieur Le Hertel . . .

LE HERTEL

(Souriant, avec une pitié condescendante) Ah I vous aviez peur de ne pas être payé?... C'est charmant... Ajoutez donc au bas de votre facture: « Pour solde de tout compte» — car vous pensez bien que c'est la dernière affaire que nous faisons ensemble... Ah ! mon gaillard!... Ce que je vaism'adresser à laCorderie centrale dorénavant...

JOLIBOIS

(Déconfit) Ah! ben vrai!... Voyons. .Monsieur Le Hertel, soyez raisonnable... j'ai eu tort de parler comme ça ., Ça, c'est vrai... Mais il y avait si longtemps ..j'étais venu plus de vingt fois... J'ai pas que ça à faire.

LE HERTEL

Oh ! assez d'histoires!

JOLIBOIS (Piteux) Vous fâchez pas... voyons... Vous êtes un bon client... Je voulais pas vous offenser. . Faut m'excuser... J' suis pas adroit en éloquence. Enfin, j'ai eu tort, c'est vrai, mais je vous ai jamais fourni de la saleté... Y a que moi a Nantes pour donner du cordage à ce prix-là... et puisdu bon... C'est-y vrai, voyons?

i 38 Baraterie

(Très indifférent) Vous avez fini?

JOLIBOIS

Vous servir ailleurs, vous feriez pas ^a !... Ah ! non, bon Dieu !... Tenez, puisque c'est elle la coupable, la v'ià, ma facture.

(H la déchire)

Gardez votre argent, j'en veux pas... Non, non, j'en veux pas maintenant... On m'avait monté la tête, raconté des histoires... Vous m'en voulez plus?... Prenez tout mon magasin... Vous me paierez quand vous voudrez... Mais, n'est-ce pas, vous me laissez votre clientèle ?... Je vais vous envoyer vos rechanges.

(En sortant, à Barré qui l'accompagne)

Je savais bien que :r H-iirait par s'arranger, — avec les bonnes maisons on s'arrange toujours.

LE HERTEL

(Le Hertel ricane sans rien dire, puisqu'il referme le coffre-fort. Un temps)

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