I.IDA
Comment, avec ton intelligente, ne vois- lu pas que le (;é<!.;t. a
LOPK DE Vfcf.A, T. 11. | (i
i82 LES TRAVAUX DE JACOB.
double l'amour, et qu'il excite son .nudnce?... Ahl si Ion cœur <»JI
glacé, viens dans mes bras, ils sont de (lammc.
BENJAMIN
Éloigne-loi, folle. Voici Jacob.
LIDA
Hélas! je renonce à soumellre ce cœur farouche. Entre JACOll.
JACOB
Ma tendresse supporte mal celte absence, et mon àme en reçoit un tourment sans égal. La patience commence à me manquer, et pour rendre ma peine complète, ma pensée s'occupe au plus irisle souvenir. Hélas! je n'ai que trop raison de craindre, moi qui toujours aimai avec tanl de tendresse, et qui fus toujours si malheureux dans mes affections.
BENJAMI.X.
Mon père et seigneur!
JACOB
H semble, aimable Benjamin, que tu as deviné que j'avais besoin de consolation.
BENJAMIN
Seigneur, ta peine émeut mon cœur, et elle répand je ne sait quelle tristesse sur tous les lieux dalentour, qui, depuis le moment où le soleil se lève jusqu'à son coucher, semblent prendre part à ton chagrin Mes frères ne lardt-ront pas à venir; n'ajoute pas à tes justes ennuis par ces vaines craintes.
JACOB
Mes craintes ne sont point vaines : il suffît qu'elles soient miennes pour se réaliser, et je suis comme un bommc qui pressent un malheur.
BENJAMIN
Ah ! tu avais plus de force, tu avais le cœur plus ferme au tempf où tu gardais le troupeau de Laban, l'Ame occupée durant tant d'années pour ma mère chérie, pour la belle Rachel, la plus aimée et la plus fortunée des femmes.
JACOB
0 mon fils! quel souvenir as-tu réveillé?... Je ne sais comment te dire ce que j'éprouvai durant ces quatorze années, au printemps fleuri de mon âge, heureux et charmé malgré les trompeuses promesses de l.aban. — J'étais alors un brillant jeune homme, et je me volais avec élégance, les jours — ces jours de joie, — où j'allais \oir ta mère; et devenue mon épouse, elle m'a dit souvent qu'eHe n'était pas sans jalousie en me voyant si bon air. Parfois, axcc leautres ber;,^ers, nous luttions devant elle; et moi, sous les yeux <! ; ma Rachel bienainiéo. je me sentais animé d'une force invinciblr
■et saisiss int dans mes bras le plus robuste, je le jetais à terre et lui faisais confesser que mon amour était légitime. — Les loups fuyaient dès qu'ils entendaient mes pas, les lions me craignaient, et les autres bergers disaient qu'ils reconnaissaient ma supériorité en toute chose.
LiDA, à part.
Oh! comme Benjamin l'a distrait habilement de ses peine»!
Entre BATO.
BATO
Monseigneur?
JACOB
<3u*y a-t-ilî
BATO
Je suis parti devant afîn d'arriver le premier et d'avoir une bonne ^trenne, si l'on apportait de bonnes nouvelles.
JACOB
Ne parle pas; car je sais déjà qu'une autre disgrâce va s'ajouter à mes ennuis. — Mes fils viennent-ils?
BATO
Les voici qui arrivent.
JACOB
Tous?
BATO
Vous avez devant vous les premiers nés, et par eux vous saurei mieux ce qui se passe.
Entrent RUBEN, ISSAGAR et NEPHTALI.
RUBEN
Que le Seigneur te soit en aide !
ISSACAR
Que le ciel garde ta vie !
NEPIITALI,
Nous te baisons les pieds.
JACOB
Au trouble qu'il y a sur votre visage, je connais que vous n'êtes point contents.
RUBEN
Mon père, nous sommes arrivés à la grande Memphis d'Egypte, fameuse entre toutes les cités du monde, et où l'on voit des pyramides qui s'élèvent jusqu'au ciel. Or, Pharaon a un vice-roi, homme d'un rare esprit, qui partage son trône et que, par son ordre, l'on appelle le Sauveur, à cause que dans les circonstances où nous sommes, c'est lui qui a sauvé l'Egypte. Dès notre arrivée, nous «ommes allés lui faire visite, et nous nous sommes tous prosternés <ievant lui, en admirant sa nobb et grave personne. Lui, il nous a interrogés sur nous, sur ces vallées, sur mille objets qui paraissaient
184 LKS TIIAVAUX DE JACOB.
l'inléresscr; oi je lui ai répondu. Sur ce, il a dit que now> vo',h3 des espions. J'ai répliqué que nous étions gens de bien; — que nous élions douze frères, en conplant Joseph, qu'une bêle féroce a dévoré, et Benjamin, demeuré ou pays de Canaan. Il n'a point voulu me croire; il veut, comme preuve de la vérité, que je lui amène Benjamin ; et jusque-là il garde Siméon dans les prisons où nous mêmes nous avons été trois jours enfermés. Donc, mon père, donnenous Benjamin, nous t'en prions au nom du ciel; car nous ne saurions retourner sans lui en Egypte... En outre, nous sommes étonnés parce qu'en ouvrant no3 sacs où nous avions mis notre blé, nous y avons trouvé intact l'argent que nous avions donné : »• -^ '" ' • vient d'un malentendu, cela est étrange.
JACOB
Comment pourrais-je vivre lorsque chaque jour voit augmenter mes ennuis, déjà trop pesants pour ma vieillesse? — Bientôt vous me laisserez sans enfants... Joseph, Dieu le sait, a péri déchiré par une bête fOroce; Siméon est dans les prisons d'Egypte; et voila (juc vous voulez encore m'enlcver mon cher Benjamin:... Non, c'est bien assez que j'aie perdu Joseph ; je ne puis vous donner celui qui est sa vivante image, et ne me le demandez pas, si vous ne voulez pas faire descendre avec douleur mes cheveux blancs au tombeau.
RUBEV.
Mon père, ne t'afflige pas de la sorte, sèche tes larmes : la douleur te tuerait. — Donne-moi, je te prie, Benjamin; car sans lui nous ne pourrions, avec tout l'or du monde, retirer notre frère de prison ; et si je ne te le ramène pas sain et sauf, je consens à ce que lu mettes à mort mes deux (ils. — Songe que la disette ne fait que s'aci roltrc, et que force nous sera d'aller bientôt nous pourvoir eu Egypte.
j.\con.
Pourquoi avei-vous dit que j'eusse un autre fils? Le nommer n'était-ce pas faire qu'on le demandât?
NEIMirALI.
Que le Seigneur se détourne de nous, qti'il détruise nos troupeaux et ravage nos champs, si telle a été notre intention, si nous avons voulu autre cho^c que 'épondre à tout avec vérité.
JACOB
1 h bien! mes fils, puisqu'il le faut ndccssairemcnl, emmenei-le
DE^J.lMIN.
Ne pleure point, soigneur; songe que tu fais outrage à celte valeur avec laquelle autrefois lu luttas victorieusement contre un ange. Ce que Dieu t'a promis ne saurait te manquer, et tu dois compter sur ics procicsses tant que dureront le ciel et la terre, (jue
JOUllNÉE II, SCÈNE 111. i^-
|)CMx-tu craindre, loi qui as vu Dieu face à face? Qui jiourrail t'olfenscr, toi qui as été vainqueur d un gc'ant divin ' ':
JACOB
0 mon fils, tu ne me laisses pour consolation que des souvenirs bien éloignés. Mais tu veux partir, Benjamin... Eh bien, pars, e» que mon âme aille avec toi!
BENJAMIN
Bientôt, j'espère, je reviendrai joyeux le presser dans mes bras.
JACOB
Mes fils, que ma bénédiction soit sur vous tous!
ISSACAR, à ses frères.
Allons avec lui jusqu'à notre voyage.
RUBEX.
l;e»que dous aurons pris du repos, nous partirons.
Ils sorlint. Restent Bato et Lids R\TO.
Arrête un peu.
IIHA.
Toujours le même!
BATO
Eh quoi! refuserait-on d'cuihr.îsscr un liomme arrivant de voyage, alors même qu'il serait de la ((MiUiir d'un nègre?
LlUA.
Où as-tu vu qu'on soit obligée de l'embrasser sans l'aimer?
BATO
Ce n'est pas que lu désires d'être embrassée ; c'est que je t'aime.