‹ Théâtre de Lope de Vega. Traduit [en français] (volume 2)Chapitre 118 sur 183 · II · texte numérisé non relu

II

nUBEX.

Sauveur généreux, nous voici tous devant toi implorant ta sa» gesse et ta justice.

SIMÉOX.

Et avec nous, monseigneur, est aussi celui au pouvoir duquel on a trouvé, hélas! la coupe précieuse.

JOSEPH

Comment avez-vous commis un tel crime, ingrats envers les bontés dont je vous ai comblés? Quoi! vous venez de la terre de Canaan pour voler en Egypte? Était-ce là la récompense que je devais attendre de vous?

RUBEN

Seigneur, nous avons mérité d'être punis. Tous nous devons être condamnés. Qu'un fer brûlant nous imprime à tous sur le front la marque des esclaves *.

JOSEPH

Le ciel m'en préserve!... Seul il doit demeurer mon esclave l'audacieux qui, comme vous l'avez vu, s'est rendu coupable de ce crime abominable. Vous autres, vous pouvez vous en aller librement là où vit votre père.

RUBEN

Souverain vice-roi de cet illustre royaume, sauveur par ton nom et par tes actions, heureux prince qui mérites 1 ador.Ki.tii «les mortels; 6 toi dont h nom seul fait ircmbUr les Mcdes et les Parihes, les Syriens et les Arméniens , nous vcrions de celle vallée héroïque dans Inquelle Abraham vil jadisles Irois jeunes hommesdi\ine figure delà divine Irinité qui est une seule essence et un seul Dieu. — Nous sommes venus, monseigneur, à cause que la slérililé était sur noire pays, que le printemps ne produisait plus d'herbes ni de fleurs, elque la lerrene nous fournissait plusnotresubsisiance. Ce fui notre bien-aimé père qui nous donna ce conseil. Toi, njonsei;îneur, lu nous interrogeas sur notre situation , nous demandant quelle était notre famille, et si nous avions un père et des frères. Sur quoi nous t'avons répondu que nous avions un père fort avancé en âge, cl un jeune frère qui était toute sa consolation , et né de la même mère, ainsi qu'un autre qui n'esi plus.... Celle mère se nommait Rachel ; elle élait fort belle, mais ce qu'il y avait en elle de moin» cdmirable, c'était sa beauté.... Tu nous dis : « Amenez-le-moi; car je désire le voir, et je saurai si vous dites ou non la vérilé. • Je te répondis: « Il nous sera impossible de te l'amener; car son absence liiernit le vieillard. » « Eh bien ! répliquas-tu, si je ne le vois point, vous ne verrez point mon visage.» Sur ce nous sommes partis, el nous avons parlé à Jacob ion serviteur, lequel est demeuré sus-

» Mot «^ mol «Qu'un for brûlant nou« imprinM; k lou* un S H un cl»u ! » En E-jognc, on marquait ainsi lo« p«claTrs. Cet S el le clou (r/<tro] rormaicnt une (ortc de rél>us ')iit- *ottbit dire M-e/aco (r5clavr].

JOURNÉE II, SCKNE 111. 195

pendu en nous entendant. « Hélas! a-t-il dit, si vous m'enlevez celui-ci, j'aurai perdu aujourd'hui les deux fils que j'ai eus de Rachel , et je demeure sans consolation.» Songe donc, seigneur; si nous revenons sans Benjamin, sa vie et son âme, nous lui aurons donné la mort. Pour moi, je lui ai offert en otages deux fils que j'aime tendrement, et de plus, sous les plus grands serments, je l'ai garanti de tout péril. Que deviendrai-je si je retourne auprès de lui? Il accomplit quatre-vingts ans, le bon vieillard, dont la barbe vénérable tombe sur sa poitrine. Tous à genoux et pleurant, nous demandons sa vie.

TOUS

Seigneur! seigneur!

C'en est fait! (Haut.) Sortez, Égyptiens... Qu'on me laisse seul avec les Hébreux.

PUTiPHAR, à voix basse.

Qu'est ceci?

UN SOLDAT

Je ne puis comprendre.

Ils sortent.

JOSEPH, à part.

0 mon cœur! tu peux tressaillir!... 0 mes larmes! vous pouvez couler!... (Â ses frères.) Écoutez, je suis Joseph.

RUBEN

Quoi! seigneur?...

ISSACAR

Comment pouvons-nous te répondre?

JOSEPH, à part.

Je ne sais quelle sensibilité puissante s'est emparée de moi et me remue toute l'âme. {Haut.) Oui, je suis Joseph que vous avez vendu. Mais n'en soyez pas affligés. Moi je succombe à la joie. J'ai eu la force de résister à la douleur, mais je ne sais si ce plaisir ne me tuera point.

BENJAMIN

Mon bien-aimé Joseph, mes larmes te font voir ce que j'éprouve.

JOSEPH

G Benjamin! combien ce jour rachète de chagrins!... Que de bonheur je te dois!. . je te suis reconnaissant, ô mon frère! de ce que tu as été la consolation de notre père bien-aimé... 11 se contemplait en Rachel... Ensuite c'est toi qui lui as rappelé cette image... et bientôt il va de nouveau la contempler en nous deux, comme en un miroir brisé dont on a réuni les fragments. — Viens, approche, Benjamin, que je te presse sur mon cœur.

Ils s'cmbra^scni.

BENJAMIN

Seigneur, tous mes frères te parlent dans un muet silence; et si

1Î)C LES TUAVAL'X DK JACOB,

j'ai plus d'audace, c'est que la lioiilé et les faveurs m'cnrourajrcnt. Des le premier momei)t où je l'.ii vu, charme de voir en loi lant de grâce, j'ai senti que je t'aimais. Il y avait en moi je ne sais quoi qui m'avertissait qu'en loi se trouvait la moitié de mon âme et de ma vie; mais je n'entendais qu'à demi ce que njon Ame me disait, car il me manquait la moitié de mon àmc.

JOSEPH

Mon aimable et doux frère, ion extérieur annonce bien ce que tu es. (Aux autres.) Pour vous, retournez vers notre vieux père, et allez le consoler. Que l'alné lui raconte ma fortune, et qu'il vienne la partager avec vous, échangeant la vallée d'Aran contre la vallée dr Goscen. — Je vous donnerai des chars, des habits, de l'or, de l'argent, qui lui montreront l'accueil qu'il doit trouver ici. Avec l'agrément du roi mon seigneur, vous vivrez tous en Egypte, et vous y serez autant que tnoi-niôme, car je vous consacre toute ma vie pour m'avoir rendu mon père.

nUBE.N.

0 mon généreux frère... à peine si j'ose l'appeler de ce nom, bien que j aie été le moins cruel de tous ceux qu'a formés le même sang'... Au nom de ce sang qui est dans les veines, pardonne-nous, et que la majesté ne châtie point le crime commis envers l'humble berger. Nous dirons à notre père qu'il vienne te voir, qu'il vienne trouver près de toi la joie et la vie.

josEPn.

Avant de partir, mes frères, venez baiser la main au roi.

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