SCÈNE U
Dans la maison de don Fcrnand.
Entrent LÉONARDA et INÈS.
Allons, madame, il faut vous décider, il faut choisir.
LÉONARDA .
Ne me parle pas de cela. 11 est trop tôt pour aimer.
INÎiS.
Heureusement que pour aimer il n'est jamais trop tard.
LÉON AH DA
Je le sais, l'amour fait faire des folies à tout âge.
INÈS
Si de tendres paroles peuvent toucher votre cœur, e i me semble que vous n'êtes pas insensible, laissez là voire broderie*, metley-vous à voire balcon 2, et mélancolique Xarife vous verrez le galant Audalla^.
' Mot à mot : < Laissez ia mancbe que vous hroJci. »
» Ponte a las rejas aiuks.
lî reja cVtail i)ro|.rcmont ia f.nèirc du rcz-«lc-<liaiis$<?e, garnie de barreaux. — Il -; irait, d'ajirrs l'ëpitliote azults (t>lcu:i), que les barreaux ciaicnl ycn.it.
' Le Maure Audalia a tié ce'lci)ré l'^r U-s romances csj>agro'.-iV ,
LéONARDA.
Tu lis, à ce qu'il parait, les romances.
INÈS
Silenre, madame, car voici que la belle Xarife dil à sa sœur dt regarder le vaillant Maure qui passe dans notre rue, monté sur ur cheval alezan.
LÉOXARDA.
Prends garde, Inès; tu fais du Romancero ta lecture habituelle, et il pourrait t'arriver comme à ce pauvre chevalier.
INÈS
Don Quichotte de la Manche, Dieu pardonne à Cervantes I fut un (io ces extravagants que vante la Chronique». Pour moi je lis dam les Romanceros, et je m'en trouve bien... mon esprit s'y forme tous les jours; et quant à ce qui est de l'amour, je me suis mise à songer qui je pourrais aimer.
MÉONARDA.
Veux-tu que je te le dise?
INÈS
Bien volontiers, madame.
l.^.ONARDA.
Aime un médecin, afin qu'il te guérisse de ta folie.
iNàs.
C'est que, madame, les médecins ne guérissent pas le mal d'a« mour.
LéOMARDA.
Ht qui donc alors le guérit?
INÈS
Le temps, le temps seul. — Et d'ailleurs, madame, je n'en suis p;is la, je n'aime pas encore.
LEOXARDA.
Alors pourquoi veux-lu que j'aime?
INÈS
C'est que vous y êtes obligée.
Moi? et comment?
INÈS
L'occasion est superbe. Vous le savez, un noble cavalier, le fils A\i corrégidor, — en un mot, dont Louis de Ribera vous adore.
LéoNARDA.
U est vrai, il m'a parlé de ses sentiments, mais il n'a pas été ju»- ^ f mon Ame.— D'ailleurs il se consolera aisément.
* Don Quixole de la Mancha,
PerJone Diot a Ctrvantei^ fut de loê utraragantts Qut la Coronica entancha.
JOURNÉE I, SCÈNE II. 28â
INÈS
Ne le croyez pas.
Llf.OXARDA.
Tu ne connais pas, Inès, la vanité de ce monde. — Don Louis est parent du duc d'Alcala, et il sera tout heureux de voir briller sur fa poitrine cette croix de Calairava qu'on lui a promise.
INÈS
Prenez garde, madame! Je ne vois pas trop avec qui vous vous marierez si vous repoussez ainsi l'amant le plus tendre et le plus dévoué. Vous oubliez ce pauvre gentilhomme comme un grand seigneur oublie ses dettes*.
LÉONARDA.
Mon frère a eu le malheur d'aimer, et je sais tout ce qu'il souffre. Entre DON FERNAND.
JNÈS. Le voici.
DON FERNAND
Vous me voyez désolé , ma sœur ; et je viens vous instruire de mes ennuis.
LÉONARDA.
Laisse-nous, Inès.
INÈS
Cela est juste, si l'on n'a pas besoin de moi.
Elle sort.
DON FERNAND
Ma sœur, ma charmante sœur... mieux que cela, mon amie, mon amie bien chère... prêtez-moi toute votre attention. Elle m'est nécessaire, et vous verrez bientôt que ma confidence la mérite.
LÉONAROA.
Voilà un bien long préambule. Quel trouble! qu'avez-vous?.... parlez.
DON FERNAND
Au nom du ciel, ma sœur, écoutez-moi.
LÉONARDA.
Je vous écoute.
DON FERNAND
Vous savez que j'aimais Lisène ?
LÉONARDA.
'e le sais.
DON FERNAND
Oue la nuit je lui rendais des soins?
LÉONARDA.
O Dieu ! je pressens le malheur.
' L :iëral('incnt : < Comme un grand cigneiir oublie d« («yei it» lirais d'aof NW
^'il îf ptiis lotj, temps donnée. »
28i AIMER SANS SAVOIU QUI.
bON FEKNAM).
Nous étions, ces jours passés, don Pédre et moi dans le Taisieau
oe saint Christophe Ainsi l'on appelle, vous ne l'ignorez pas,
l'endroit de la cathédrale où nous autres cavaliers nous nous embarquons pour discourir de choses et d'autres.
LRO.VARDA.
Oui, je sais, mon frère, que c'est en cet endroit-là que vous causez , à l'issue de la messe, de ce qui se fait et de ce qui ne se fait pas.
DON FKIINAM».
Donc nous étions là don Pèdre et moi. On parlait des damet de Tolède à qui le ciel a donné tant de beauté et de grâce. Une loi . dit-on, établit que si, par aventure, il vient à s'élever quelque difficulté louchant une expression de la langue castillanne, il faut prendre pour ;rrbilre un cavalier de Tolède; de même quand on parle de beauté , — de celte béante qi c l'esprit anime et relève, le meilleur juge c'est une dame lolédane.... Donc, tandis que Ion parlait des dames de Tolède, don Pcdrc vient follement se vanter qu'il est aimé, favorisé d'une dame de cette ville. Aussitôt moi j.iloui... Car un homme a beau ne pas èlre nommé, il s'aperçoit toujours de reste lorsqu'un autre lui lance des pierres dans son jar din '.... Moi je réponds qu'il y a souvent des fats qui se croient aimés, tandis que les daines se moquent d'eux et leur préfèrent de> cavaliers plus discrets. Alors lui : « Jamais, dit-il, je ne me sui> vanté sans motif. La dame que je sers me préfère, malgré mon peu de mérite, à des rivaux qui se nourrissent de grandes espérances et de jrrandes prétentions. Klle m'a donné sa parole, et j'ai des titres qui sont si bien en bonne et duc forme, que pour obtenir un jugement détiniiif il me suffirait de les présenter à la chancellerie d'amour.» Moi, d'un air badin, je répliciuai : « 11 y a bien longtemps que l'on ment.... cela date du commenrement du monde. Car lorsque Dieu demanda au premier homicide : (Ju'as tu fait de ton freie ? il répondit d'un ton chagrin : Je ne sais pas, au moment même où il ven;iit de le liuT. « Ce démenti, bien qucnvelopi'»' dans une citation de l'histoire sainte, fut reconnu pour tel par tous les as>istants; et en ciïet il ressemblait assez à ces hommes hypocrites qui outragent et déshonorent sous un manteau sacré. — Don Pèdre garda le silence. Mais au moment où sonna midi, et où chacun se préparait a s'en aller, il me lit un signe comme un homn:c qui veut parler a un autre seul à seul. Il sortit par la porte des I ions ... c'était la porte que devait choisir un homme qui av.i l reçu une oiïense et voulait se venger.... Kt plus furieux que l* lions qui soutiennent les hautes colonnes de marbre : « Écoulez
lot i u.ni : < Oo t'aperçoit i qui on lance lot cannes. » Allntion au jcn <lo canoës M l'on te lançait I'hl contre l'autre Jet rotcai;x (canot) en gtiite de javdott.
don Fernand.» me dit-il. « Où cela? » répondis je à voix basse: « Si vous êtes cavalier, ce sera à la porte de Visagra, ou sur la hauteur du château de San Cervantes. » « Ce dernier endroit, répondisje en croisant mon manteau, étant plus solitaire et entouré de hauts rochers, me paraît plus commode pour que nous puissions tirer l'épée. » Il me suivit, nous traversâmes le pont, ouvrage du roi Wamba ', et arrivés sur la route de Séviile, nous montâmes vers le château. Là chacun de nous tira son épée. Il combattit vaillamment; mais il devait périr. Je l'atteignis le premier. — 11 en est des épées comme des nouvelles ; les mauvaises arrivent toujours plus vite.... Au moment où il venait de tomber passait un cavalier monté sur une mule, lequel mit trop tard pied à terre, semblable à ces feux Saint-Elme que l'on voit sur la mer après une tempête. Il s'approcha de don Pèdre pour voir si le malheureux respirait encore. Moi cependant j'allai droit à la monture, et appuyant ma main sur l'arçon sans me servir de l'étrier, je sautai dessus, et courus vers le monastère de Saint- Jacques 2. Mais tout en courant, je m'assurai que je n'étais point poursuivi, et ne voulant pas exciter de soupçons, je suis revenu à Tolède, où j'ai laissé dans une hôtellerie la mule du cavalier; quant à lui, je viens de le voir conduit par six hommes de garde a la prison royale, suivi d'une foule de peuple qui criait qu'il avait tué don Pèdre. Maintenant, ma sœur, il faut nous occuper du prisonnier ; car ce serait une lâcheté, une bassesse de ne point lui venir en aide , si par hasard on le retient longtemps en prison... Cet homme, autant que j'en puis juger à sa tournure et à la manière dont il était vêiu, est un cavalier de distinction , et il est fort bien de sa persoiuie... Il faut lui envoyer de l'argent, de telle façon qu'il ne sache pas d'où cela vient... Si moi-même, déguisé, j'allais à la prison? Que vous en semble?
LÉONAHDA.
Non pas, non pas, Fernand! Ce serait une imprudence. II pourrait vous reconnaître.
DOX FEKNA.ND.
Et pourquoi voulez-vous qu'il soit puni à ma place?
LÉOXARDA.
Écoutez.... J'ai une idée qui n'est pas mauvaise. Vous pourrei
* AftBl la conquëltt arabe, les roihgolhsse tenaient à Tolède
* Subi y piqtié al monasterio Del sanlo , que como carta Uizo sello de una piedra Sobre nema Colorado,
Liit«ralemeDl : «Je sautai (à vhcval), et piquai (droit) au monastère du saint qui iane pierre lit un sceiu, comme (on Tait en) une lettre sur de la cire rouge. »
Dans cette phrase, fort obscure et d'une construction fort e m barra suée , nous avons cru enireToir que Lope faisait allusion à quoli]u*un de ces maints qui, d'après la légende, auraient laissé l'empreinte de leurs picdi à un certain endroit où ils se seraient arrélét - Mais quel est le saint qu'il a vmilu désigner? Xe serait-ce pas saint Jacques de Compostelle, sur l'aulcl duquel on voit encore, dit-on, l'empreinte de son pie4?
2^ AIMKIl SANS SAVOIll QUI.
venir à son aide sans risquer de vous compromellre. Je \.ii<> un
écrire une îcllre, en lui disant que 1 1 personne qui lui écrit est une
daine qui l'a vu passer lorsqu'on le menait en prison , et qui .
émue de pitié en sa faveur, lui envoie des régals, des bijoux, de
l'argent.
DON FBRMND.
L'invention est charmante.
LéONARDA.
Eh bien, mon frère, attendez,... Attendez ici que j'aie écrit te billet. Seulement, dites-moi, que voulez-vous que j'envoie en même temps?
DON FERNAXD.
Tout ce qu'il vous plaira.
LéONAROA.
Deux cents écus , est-ce assez ?
DON FERNAXD.
Fort bien.
Elle tort.
DON FEPNAXD.
En vérité, j'ai honte de faire porter la peine de ma faute à un homme innocent. Mais je serai toujours à temps de nip dérlarer. Voyons où ira l'aventure.
Entrent L'AI.GUAZIL et ses gens.
l'alguazil.
Seigneur don Fernand, veuillez nous suivre en prison.
DON FERNAXD.
Moi?... Et pourquoi motif?
l'ai.goazil. A cause du meurtre de don Pcdrc. On m'a dit de vous arrêter. Mais soyez sans souci. C'est seulement pour vous confronter avee le prisonnier.
DON fernand.
Je vous suis. Je vous en donne ma parole
l'ai.guazil.
Je ne vous demande pas votre épée.
DON FERNAND
Eh bien, marchons. {A la cantonade,) Holàl qu'on avcrlisse .^ia sœur que je vais en prison.
IltiorVmU