SCÈNE m
La prison de Tolède.
Kntrcnl CITRON, SANCHO, CESPEDOSA et ROSALR&
CITRON
Je VOUS dis et vous répète que l'on m'a oris tout mon bagage.
JOLKx\EIi I. SCENE ill. 287
SANCHO
Allons! allons! une petite politesse pour payer votre entrée.
ROSALES.
]] a !a mine d'un galant homme.
CITRON
A quoi le jugez- vous ?
ROSALES.
A ce que vous avez le nez bien à sa place.
CITROX.
Et comment auriez -vous voulu que je l'eusse?
CESPEDOSA.
Parbleu ! est-ce que vous n'auriez pas pu l'avoir de côté ou de travers?
CITROX.
J'aurais été joli garçon !
SANCHO
il aurait pu être si long , qu'on aurait deviné par là de quelle tribu descendait votre excellence.
CITRON
Il y a des nez longs pleins de noblesse, et des nez courts qui sont ignobles. On se trompe souvent quand on juge un homme d'après son nez. Car vous saurez qu'il y a aussi des Juifs qui naissent camards.
CESPEDOSA.
Comment cela?
CITRON
Le voici. — Ce peuple tomba par trois fois dans le jardin des Olives, où ils avaient accompagné le traître qui vendit son Seigneur. Dès qu'ils l'entendirent, aussitôt ils tombèrent épouvantés, les uns sur la face , les autres à la renverse *. De là vient .a différence qu'on remarque entre les nez des Juifs : ceux qui tonuarent sur la face ont le nez fort long; et ceux qui tombèrent à la renver«e sont camards.
CESPEDOSA.
Vous m'avez l'air d'un luron.
Je suis de Séville.
SANCHO
Kh bien! exécutez-vous de bonne grâce.
CITRON
Je vousl'o^. ^it vingt fois, et vous devriez me cioire, on m'a tout pris.
SANfHO.
Ouffi ! tout absolument ?
tes Étaoçilcs n'ealrcnt pas dans ce dëiall
r^^? AIMF-U SANS SAVOIR QUI.
ciTRorr.
On ne m'a Pas laissé un qualrin.
SANCnO.
Je vous en avertis, si vous entendez sifïler cette nuit prèi C* vous, n'en soyez pas étonné ; ce sera un serpent qui viendra courtiser la couleuvre.
CITRON
Un moment! {Fouillant dans sa pnche.) Je yais envoyer à Zamora la Vieille, pour voir si je n'y aurais pas oublié quelque cluse... Rla foi . voici un réal. Tenez , c'est pour vcus.
S.VNtlIO.
Vous avez pris le bon parti. — Kn avez-vous d'autres pareilst
CITRON
Non, seigneur, je n'en ai plus, malheureusement pour vouf .
UOSAI.KS.
Que le ciol vous accorde des consolations dans votre prison!
CITRON
QVil daigne plutôt m'accorder ma délivrance 1
Sanclio, Cr<iio,l..s.i cl Rovilci KricnU Enlrc INÈS, i.và-^, à part.
Voici donc ce qu'on appelle nue prison. Quel horrible séjour !
CIVRO.V.
Une femme!... Feignons d'être un galant homme. Car si Ton n'a pas au moins en prison la sympathie d'une belle, c'est à périr d'ennui.
iNès, à part.
Voici un de cei marauds. — Quelle mine! 11 a au moins deux ou *rois meurtres sur la conscience.
CITRON
Holà ! mademoiselle, que cherchez-vous dans la prison? Quel est 'heurcui mortel qui attire votre beauté?
INÈS
Seigneur, un cavalier qu'on vient d'arrêter.
CITRON
C'est moi.
INfcs.
Ce n'est pas à vous que j'ai affaire.
CITRON
Bien répondu, vive Dieu î... Parlons-lui mon langage Lràiat'.u : Aimable Tolédanc. .j'atirais dû me contenter de dire tout simplement ToHdane; car jusqu'ici il n'y a pas eu de Tolédane qui ne fût pas aimable. ... brillant soleil, douce et vive lumière de celte nuit ou je languis, je suis le \alel d'un cavalier qui est en celte prison depuis quelques minutes. Si ma tournure était tant 8( il peu à folrc goût ( et dans la rua le do mu ^^s à dédaigner) , si ma mine
JOURNEK- I, r^ZT::\E m. 2ç!9
vous plaisait, si vous aviez pour moi un tant soit peu de synipaiMû, — je n'en serais pas fâché.
il n'en faut pas tant pour m'attendrir. Mais, dites-moi, >oU3 n'êtes donc pas un voleur?
CITROV.
Est-ce que j'ai une mine à voler * ?
INÈS
Je viens à la hâte chercher ici un gentilhomme de Séville que i'o.»^ a arrêté pour un meurtre.
CITROX.
Est-ce aujourd'hui qu'on l'a arrêté?
isks.
Tout à l'heure.
CITRON
Eh bien, c'est comme si vous l'aviez devant vous Je sui« jon lieutenant, son reflet, son ombre.
INÈS
Comment cela?
CITRON
Je me tiens toujours à trois pas derrière lui. — Mais, je ^ous l'avoue, je suis étonné qu'on vienne le chercher ici, lui qui n'est pas de cette ville. — N'importe; si vous voulez lui parier, le voilà.
J'ai deux mots à lui dire , et ensuite nous causerons ensemble. Entre DON JUAN.
DON JL'AN.
Obscur et triste séjour, horrible tombeau des vivants, aucun malheur sur la terre n'est comparable à celui des infortunés que tu gardes dans tes murs. Si la justice n'était pas la plus belle des choses, tu la rendrais ce qu'il y a de plus affreui. — Tel est l'éloignement que tu inspires, que le soleil lui-même n'entre pas ici, de peur d'y demeurer prisonnier 2.
CITRON
Monseigneur, il y a ici une dame qui vous attend... Cette dame, c'est la dame d'une autre dame belle et charmante comme ud ange 3.
DON JUAX,
OÙ est-elle?
»■ lenqo yo car a àt hurtari
• Dans l'original ce couplet lorme nn sonnei.
Vna dama, dama vnjxr De olra dam^ terafxn.
Lr.p; m: M r. \ . I. M ■fcO
INÈS
Je 8u\s venue ici, seigneur, pour voir voire air et votre tournure.
Ayez compassion de mes malheurs, car on m'a arrêté sans mo'if.
Mais ce n'est pas sans motif que ma mallrcsse s'est éprise de vous; et cela au point qu'à compter d'aujourd'hui elle veut s'employer vivement à votre service. — Elle était a sa fenêtre , et vous a vu passer. — Voici pour vous un billet.
Je ne me plains plus désormais de mon malheur.- Au contraire» je suis prêt à le bénir. — Comment s'appelle cette dame?
INÈS
Pour ceci, je ne puis pas vous le dire. Vous le saurez plus lard. Sa réputation commande les plus grands égards.
DON IIJAN.
Cest donc une dame de qualité ?
INÈS
Oui , monseigneur, tout à fait.
Et qui l'oblige à me témoigner tant de sympathie?
INÈS
Lisez le billet; il vous apprendra mieux votre bonheur.
Hélas!... mon malheur, c'est une prison! et mon bonheur, c'est une feuille de papier! ( // lit.) « Au bruit que faisaient 1rs gens qui vous menaient à la prison, je me suis mise à la f(>nétre; je vous ai vu, charmant étranger; et votre bonne mine a gagné mon cœur, lequel est devenu votre prisonnier, comme vous-même étiez celui dos alguazils. Je veui demeurer dans vos fers tout le temps que vous serez captif. Disposez de moi comme de votre esclave ; et commencez par accepter ces deux cents écus dont vous aurez besoin dans la prison , et dont je n'ai que faire, en ayant pour m«>i bcnurotip plus (]u'il ne m'en faut. • {Parlant. ) J'ai lu le billet.
f.lTftON.
El moi je lai cntciuiu.... el il m'a pénétré d'admiration, ainsi que celle qui l'apporte. Ou esi l'argent?
Tais-toi, imbécile, à la malc heure. (.Avec enthousiasme.) Qut\ bonheur fut jamais égal au mien?
CITRON
Il y a bien de quoi se vanter, ma foi! — Dues, ma nue. ou donc est cet argent qui vient de nous tomber comme du ciel?
Te tairas-tu ?
JOURNÉE I, SCÈNE III. 29l
CITRON
Mais, monseigneur, puisque la justice nous a pris notre argent, nous ne pouvons pas refuser celui qu'on veut bien nous prêter. [Aînés.) Donnez, ma belle; car, de vrai, nous n'avons pas de quoi dîner aujourd'hui.
INÈS t à don Juan.
Puis je le lui remettre?
CITRON
Comment donc? J'ai tout pouvoir.... quand même ce serait le trésor de Venise.
Soit !... Après tout, ce serait se montrer ingrat envers une main si généreuse. — Mais ne saurai-je point qui est cette dame?
Si vous vous conduisez bien , vous le saurez plus tard
Croyei-le , ma naissance est des meilleures.
CITRON
Il est inutile de parler de ces choses-là; on n'a pas envoyé ici mademoiselle pour apprendre votre généalogie. ( A Inès. ) Maintenant, vous pouvez repartir quand vous voudrez. Revenez dans une heure avec la même somme, et vous serez reçue avec le même plaisir.
Lvès.
Est-ce que monseigneur ne veut pas me donner un mot de réponse ?
Ce coquin a juré de ne pas me laisser parler! — Oui , certes , je voudrais écrire , car ce serait par trop grossier de laisser sans réponse une lettre si aimable.— J'ai vu dans la pièce voisine de l'encre et du papier.
INÈS
Ma maîtresse sera ravie, et j'aurai, je suis sûre, une bonne étrenne.
J'y vab et je revient.
II tort.
CITRON
Puisque nous voilà seuls, voulez-vous, ma charmante, faire plus ample connaissance... si toutefois un galant homme peut vous donner dans l'œil.
INÈS
Je crains fort d'avoir alTaire à un mauvais sujet, et vous nk'avez Tair suspect.
CITRON
Vous êtei singulières, mesdames. — Un joli garçon comme moi,
292 ALMKK SANS SAVOIll OLI.
qui parle la langue nouvelle en faisant sonner ces mois substance ei réduction ^ , enveloppé jusqu'au ou d'un manteau de camelot, et qui porte d'énormes fa^oris^, est comme ces fleuves perfides qui sont d'autant plus profonds qu'ils paraissent plus paisibles.— Bref, dites-moi votre nom; et puisque le maître et la maîtresse t'aiment, nous autres serviteurs aimons-nous.
INÈS
Le drôle est aimable et finira par me plaire. — On n'a jamais si bien chanté en cage.
CITROX.
Votre nom, s'il vous plalt?
ITïès.
C'est celui de la sainte qui porte un agneau dans ses bras.
CITRON
Pourvu que l'agneau ne grossisse pas trop, je voudrais être dans vos bras, charmante Inès; mais si l'agneau devait [ ar trop grossir, je n'en suis plus, je me sauve.