II
ii8 AIMER SANS SAVOIR OIX
LéONARnA.
Kt OÙ donc ollez tous?
DON JOAM
A Madrid.
LéONARDA.
Ah! malheureuse que je suis, — vous n'èles venu que pour nia perle.
DON JOAX.
C'est moi, c'est moi seul qui suis à plaindre, puisqu'un homme dont je suis l'obligé m'a confié ses sentiments.
LÉONARDA.
Partez donc, dussé-jo y pdrir.
Veuillez m'éroulcr, ange adoré, cl puisse aller vers vous tout le bonheur que je perds ! — Vcus verrez dans mon récit l'encbaÎDenienl de mes malheurs. — A Séville, vivait un jeune homme riche et de belles manières. Or, vous saurez qu'il y a sur la rivière des barques qui passent de Séville à Triaiia ', car l'on aime mieux aller dans ces barques que de irav» rser le pont. C'est dans une de ces barques qu'il aperçut unjourune damejeune et belle, qui ëlailma sœur, mais que je ne liens plus pour telle aujourd hui... Oui eùl dit qu'uD tel feu pût naître au milieu des eaux, où doivent s'éteindre tous les feux?... Elle lui plut, lui dit sa demeure, et ils se vinnt... Elle lui accordait des rendez-vous, la nuit, à sa fcnôlre... Bref, que vous dirai-jc? 11 lui lit de riches présents, lui donna une esclave muli- (re£«e. et un matin, après avoir passé la nuit auprès d'elle, l'ingrat partit pour Tolède. Le bel exploit I. .. Mais un jour ma .«œur et l'esclave eurent querelle ensemble, et comme les femmes dans leurs querelles se reprochent toujours ce qu'elles savent les unes des autres, j'appris ainsi toute l'aventure. Je pattis de Séville, avec mon seul nom et mon épée pour venger cet alTronl. Il m'était revenu que ce cavalier aimait ici une certaine Lisène, et je lui avais écrit une lettre de provocalion. Or, j'arrivais à ce château qui est con slruit sur des rochers et qui mire dans le Ta^re ses hautes tourelles, lorsque je vois deux hommes l'épéc nue; je saute a bas de ma monture pour les séparer, et j'allais les joindre, lorsque l'un d'eux tombe frappé d'un coup mortel... C'était ce don Pédre qui avait uesnonoré ma sœur... Mais comme j*a>ais prémédité de lui donner îa mort. Dieu voulut que je fusse arrêté sous l'accusation de ce meurtre; car aux yeux de Dieu l'inlcniion est le fait môme. Je dois à la générosité de don Louis d'être sorti sain et sauf de péril; et maintcninl me voyant dans voire niaison, il me charge (le vous parler pour lui, de solliciter pour lui votre tendresse... et il attend la réponse. Aimez-le donc, ô ma vie! quelque douleur uu«
' Triait Mt. r, ,rn>o n^^iif l'n<nn« 'M;^, <!it u faubourg d •> Sf'T Ile.
j'en doive ressentir, et tous nous aurons fait notre devoir: — don Louis en me fournissant l'occasion de reconnaître ses bienfaits; vous en écoutant avec bonté cet insensé message, et raoi en m*éloignant de vous et vous laissant mon âme.
LÉONAKDA.
Arrêtez, ingrat, arrêtez! .. Accordez-moi un seul moment — La foudre ne tue pas sur le-champ le malheureux qu'elle frappe; le poison que l'on boit ne pénètre pas aussitôt jusqu'au cœur. Eh bien, ne soyez pas plus cruel que la foudre et le poison... Moi, je ne suis jamais allée à Séville, et n'ai jamais franchi les deux fleuves qui la séparent de Tolède; moi, je n'ai jamais mis le pied dans vos barques de Triana; moi, je n'ai jamais vu votre sœur, et ne l'ai jamais abusée par de tendres paroles... Si vous êtes venu ici pour vous venger de don Pedre, vous êtes à cette heure vengé. Quelle est ma faute, a moi? Est-ce moi qui vous ai fait arrêter? Est-ce moi qui vous ai conseillé de mettre pied à terre pour empêcher follement deux cavaliers de se battre? Et si Dieu châtie, comme vous le dites, les intentions coupables, pouvais-je, moi, retenir le bras de Dieu, ce bras redoutable qui épouvante et frappe les rois de la terre?... Votre prison, ingrat, vous l'avez bien méritée, car il mérite d'être puni, celui qui tue les âmes... Mais moi qui ai partagé votre captivité, moi qui vous ai comblé de bontés de toutes sortes, moi qui TOUS ai donné mon cœur, ai-je mérité un pareil abandon, que vous colorez de je ne sais quel frivole prétexte?. . Vous parlez de vos obligations envers don Louis. N'avez-vous pas aussi contracté envers moi des obligations sacrées? Pourquoi vous acquitter de ce que vous devez à l'un en oubliant ce que vous devez à l'autre? — Et puis, qu'a fait pour vous don Louis? Il a parlé à son père en votre faveur, au nom du duc?... Voilà qui est merveilleux!... Moi, don Juan, j'ai fait beaucoup plus; j'ai risqué nia renommée et ma vie. —Mais non; vous me trompez; ce n'est pas la le véritable motif de votre départ. Ce motif, je le connais. J'ai vu parmi vos jMpiers les lettres d'une femme qui voiis écrit tendrement. C'est elle que vous allez voir ; c'est elle que vous aimez ; c'est pour elle que vous m'abandonnez !... Ah ! puisque vous aviez donné votre cœur à une autre, n'eût-il pas été plus noble de ne pas m'abuser et de lut demeurer fidèle?... Mais plaise à Dieu, ingrat, que vous ne la revoyiez plus, ou que vous la retrouviez infidèle comme vous 1... Heureuse, je vous aimais sans savoir qui vous étiez » ; si je l'avais su, je ne vous eusse point aimé... Eh bien ! allez, allez lui dire d'un air triomphant que vous avez laissé à Tolède une femme qui se meurt pour vous d'amour; mais si elle vient à rire, dites lui bien, — ne l'oubliez pas,— dites-lui que le» laides sont toujours préféréesl
* Sin $aber â quitn
Te amava contenta Lope rappclU ici le titre de si pièce.
340 ÀIMEK SANS SÀVOIU UUI.
Enlre CITRON en habits de voyage
CITRON
Eh bien , monseigneur, parlons-nous?
Tout est-il prêt?
CITRON
Oui, monseigneur?
DON JUAN, à part.
Âh! malheureux, parlons... allons à la mortl (Haut.) Adieu, madame, adieu!
LÉONARDA.
Hélas I que tous êtes cruel 1
DON JUAN, désolé.
Adieu, madame 1
Dwrt.
CITRON
Moi-même, je suis presque attendri.
LÉONARDA
Attendez, don Juan, attendez !
CITRON
II est parti au désespoir.
LEONARDA.
Et toi, misérable, suis ton matlre; va t'en 1
CITRON
J'ai été 6\c\6 avec îui, madame, et je dois m'en aller avec lui. Dieu sait d'ailleurs si j'ai regretté que don Louis soit venu lui inuposor des obligations... chimériques. — Nous partons pour MidriJ. V a-t-il quelque chose pour votre service?
LÉONARDA.
Laisse-moi mourir ; ta présence m'est odieuse. Entre INÈS, ixàs.
Ton matlre t'appelle, et tu t'arrêics ici?
CITRON
Est-ce qu'il veut partir tout de suite?
IN as.
Oui.
CITROJI.
Et tu ne pleures pas?
IN as.
Je suis dure des yeux.
CITAOR.
Eh bien, adieu 1