‹ Théâtre de Lope de Vega. Traduit [en français] (volume 2)Chapitre 3 sur 183 · ACTE I, SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I, SCÈNE I

•ousie et d'un malheur sans égal, car le ciel n'a pas imaginé pour les numains un châtiment qui se puisse comparer aux ennuis que j'endure.

CAMII.O.

Qu'un homme qui a voué ses affections à un grand et digne objet, en devienne jaloux, cela se conçoit et s'excuse; car celui qui aime craint, et la crainte conduit à la déliance de soi-même. Mais ce que je ne comprends pas, c'est qu'un homme s'attache à une femme célèbre par ses ruses, par ses galanteries, et qui met sa gloire à n'aimer pas. Non, je ne comprendrai jamais cela, quelque belle que soit d'ailleurs celte femme... Tant de trahisons ne sont pas faites, selon moi, pour exciter la jalousie; au contraire... quand la jalousie se glisse dans l'amour, elle ne doit s'adresser qu'à un rival, à un seul. Mais être jaloux d'une femme qui a une armée d adorateurs })liis nombreuse peut-être que celle avec laquelle Alexandre soumit la moitié du monde, qui a un galant à droite, un galant à gauche •; vingt hommes à pied, quarante à cheval: dix qui la possèdent, dix qui prétendent, et dix autres qui soupirent : — être jaloux d'une pareille femme, en vérité, c'est une honte. J'ajouterai même que parmi les animaux je ne trouve rien de semblable; car, parmi eux, c'est ie mâle qui règne et qui domine: c'est le co(i qui vit glorieux comme un sultan au milieu d'une centaine de poules composant son sérail; c'est le daim superbe qui, entouré de cinquante biches au pied léger, porte de l'une à l'autre ses faveurs. Croyez-moi donc, Albano , tenez bien votre cœur et votre bourse à l'abri des séductions de cette espèce de femme. Agir auiremeni, ce serait folie.

ALBANO

Qu'il vous est facile de parler ainsi , Camilo l... Il parait fac'Ieà celui qui est assis à soti balcon de combattre le taureau , au lettré de dompter le IMamand et de vaincre le More, à l'ignorant de composer un livre, au soldat de construire un palais ou une église ^ à l'étudiant de conduire un vaisseau vers l'Orient, à un marchand de prêcher la religion, à un paysan grossier de parler à un roi ou à ua duc ; de même à celui qui n'est pas amoureux il paraît facile de renoncer à l'amour. Mais le véritable amour a bien la conscience que

l'oubli lui est impo.ssible L'amour, qui crée tout sur la terre

et par qui tout se multiplie, l'amour est un accord, une harmonie céleste que le désir et la beauté établissent dans l'âme en l'emplissant d'une mélodie impérissable... Si j'aimais une statue, une peinture, un oiseau , un arbre, vous seriez en droit de m'accuser de folie, puisque j'aimerais une chose d'une nature différente de 11 mienne; mais si j'aime une femme, que pouvez-vous me reprocher

Un galan dentro, y olro enfrente.

un galant chez elle [ou tlefians). et l'autre en face.

CAUILO.

Voilà bien une réponse digne de l'amour qui l'inspire.

Al.BANO.

Mais, vous-même, comment criiondcz-vou« l'amour, je vous prie? Pour moi, l'avoucrai-jc? Platon m'a toujours fait pitié avec ses aphorismes et ses préceptes. Je voudrais observer un peu de près «es partisans, qui parlent sans cesse de l'amour idéal ou plalonique. Ils disent que c'est la pensée qui aime, qu'il faut seulement aimer l'ôme, que l'amour est un chaste feu qui purifie les sentiments : voilà ce qu'ils disent, et cela n'cmpéthe pas qu'ils ne célèbrent en secret leur minuit à l'espagnole *. H n'y a point d'homme parfait; mais les uns s'abandonnent à leurs pencnanlssans raison et sans règle, et les autres suivent les leurs avec esprit. Si l'amour est un plaisir, celui que j'éprouve est légitime. Permis à \ous de chercher des conquêtes difliciles ; mais laissez-moi n'en souhaiter que d'agréables.

CAMII.O.

C'est sur les nobles vertus et sur les belles qualités que l'amour se fonde, Âlbano, et non pas sur le libertinage. Or, il n'y a pas dans toute la Sicile, et, à plus forte raison, dans tout Palerme, où nous sommes, une femme au-dessous de celle-là. Interrogez ceux qui se promènent sur le port, informez-vous d'elle dan< ia ville ou dans la carjpagne, et l'on vous racontera ses artifices plus nombreux que les grains de sable de la mer.

ALBANO

Cette même liberté de vie qui vous choque en elle est précisément ce qui m'a charmé et subjugué. Qu'un autre aime une femme (jui lui sera dévouée à lui seul , et chez qui tout l'or du Pérou ne pourra pas même inspirer une pensée infidèle ; quant à moi, il me faut dans l'amour des ruses, des caprices et des trahisons.

CAMII.O.

Kn ce cas, suivez votre penchant. SI l'amour est tel que vous le comprenei, aimez, aimez Phénice.

Al.BANO.

Aussi je l'aime, et je ne puis aimer qu'elle.

Knircnt PilÊNICK cl CÉLIA, couvcrles de leurs manies. céUA.

Je suis encore étonnée cl confuse de votre venue ici. Je ne Paurais pas cru de vous, Phénice.

rnéNicK.

Il parait, Célia, que tu oublies volontiers la condition de ta mattresse.

CivLIA.

Comme vous n'êtes pas marchand , je ne sais ce que vous avez à

Haun tu média norh» à f.i Etpantiia.

Mtdia noekt, c'e5t le ft'f»s île minuit

ACTI-: I, SCENE I, : ii

venir voir à la Douane; car bien que vous meniez une vie libre, voui avez encore néanmoins des ménagements à garder.

PHÉMCE.

Tu devrais de là conclure que je ne me suis pas hasardée jugqu'ici sans motif.

CÉLIA.

Quel est ce motif? Serait-ce l'amour?

PHÉMCE.

Moi, de l'amour? Oii aurais-je pris de l'amour, et si subitement, moi qui demeurerais indifférente alors même que je me verrais adorée par Narcisse? Depuis la première fois que j'aimai et que je fus délaissée lâchement, j'ai appris moi-même à ne plus aimer, et je me venge sur le reste des hommes de celui qui s'est joué de moi. Une femme peut se laisser aller à l'amour quand elle a un caprice; mais il faut aussi qu'elle sache écarter les hommages, qu'elle sache haïr dès qu'arrivent la lassitude et le dégoût. Que les hommes parlent sur mon compte comme ils voudront; ne l'effarouche pas de mon mépris pour eux, dis-toi bien qu'un désabusement suffit à la prudence, et ne prononce jamais devant moi ce mot amour. Ce n'est pas que je ne reçoive avec plaisir les cadeaux de nos seigneurs; mais il m'a parii qu'il ne convenait pas qu'une femme assujettît son indépendance à des hommes, et je me suis mise à tromper tous ceux qu'abuse ma beauté. CAMiLO, à Albano.

Elle est accompagnée de la seule Cdia.

ALBANO

Quoi! elle n'a que Célia avec elle?

CAMILO.

Pas davantage.

ALBAXO.

Quelle singulière créature! La bizarre fantaisie qui lui a pris de Tenir ainsi à la Douane!

CAMILO.

Ce sont les habitudes de son métier peu honnête.

ALBANO

Je devine ce qui l'amène. Le port de Palerme attire une foule d'étrangers et de marchands , et elle aura découvert quelque bon coup.

CAMILO.

C'est une véritable Circé... — Mais elle vous a vu, je vous en arertis.

ALBANO

En ce cas, le mieux est de lui parler. [Albano et Camilo s'appro^ thent de Phénice. Où donc allez-vous comme cela?

IMIÉNICE.

Je venais voir la mer. f'^st là un de mes grands plaisirs

a L'HAMEÇON DE PHÉNICE.

ALBANO

Oui, l'aspecl de la merdoii vous plaire, car tout ce qui esl insensible à l'amour vous plall; et vous devez aimer celte lutte continuelle des ondes, leur fureur et leur courroux. Mais non, vous cherchez ici outre chose, et je pourrais vous dire ce que vous cherchez sur ce rivage : c'est quelque riche étranger, ou quelque riche marchand fameux, ou quelque marin cf'lébre, récemment arrivé d'un lointain pays arec une bonne cargaison ; et vous vous proposez de lui jeter votre hameçon pour tirer de lui son argent. N'est-ce pas là, dites-moi, ce que vous cherchez sur le port de cette mer?

PnÉ.MCE.

Ce qu'il y a de sûr au moins, c'est que ce n'est pas vous que je cherche.

ALBANO

Moi, au contraire, c'est pour vous que je viens

PUéNICE.

Que me voulez-vous?

AI.BANO.

Seulement vous voir, pour adoucir par là les chagrins dune vie que vous avez condamnée à la mort.

PHÉMCE.

Je serais donc votre homicide?

ALBANO

Certainement, puisque je vous connais pnéNicE.

Si vous ignorez, Albano, l'état ou le métier auquel le ciel ma réduite, écoulez-moi. je vous prie, un moment, afin que vous cessiez de vous obstiner contre le dédain que je vous montre. Je suis née sous une étoile qui m'oblige à poursuivre les poissons de celle mer agitée, comme d'autres poursuivent les oiseaux de l'air. Sans doute vous aurez vu souvent quelque grand seigneur, chasseur décidé, courant par monts et par vau\, tantôt avec des oiseaux de proie, tantôt avec des chiens, sans craindre ni la chaleur ni la froidure. Kh bien I il en ol de m^nie de moi. Seulement, je me suis appliquée à la pèche, ci je lance mes filets dans la nier, qui est l'étoile sous laquelle je suis née. Les yeux et la langue sont l'appAi de l'hameçon de ret amour. Si cet amour vient à bien mordre, s'il est novice et s.ins expérience, je soulève aussitôt la ligne, et l'ayan» en mon pouvoir, je le comble de mes faveurs durant trois mois, six mois, et même un an. Mais s'il a déjà de l'usage et que je le juge inutile, je le rejette dans la mer s.ins regret, ne voulant pas qu'uu amour qui ne me serait d'aucun profil >e suspende à mon hameçon. Si je voyais la beauté la plu.«i rare, la plus accomplie, que la nature nil donnée jamais à un mortel ; si je voyais ce qu'il y a de plus noble, de plus gracieux, de plus charmant; si je voyais pleurer, gémir pour moi, et que l'on m'immortalisât à l'égal de Béalris

ACTl!: I, SCÈNE 1. 7

8t de Laure '; si je voyais uu malheureux jeune homme escalader mon balcon au péril de ses jours, ou traverser un détroit à la nage comme Léandre, ou se percer le sein de ?on épée comme Pyrame, — et que Phénice ne trouvât pas là son intérêt, tout cela ne serait pour elle qu'un sujet de moquerie et de risée. CAMiLO, à Albano.

L'avez -vous entendue?

AlBANO.

Que trop.— Kcnuiez, IMiénice.

PUÉMCE.

Parlez.

ALBAXO.

S'il y avait un homme qui fût éperdument épris de vous et qui vous fit des présents, auriez-vous de l'amour pour lui?

PllÉNICE.

Alors — oui.

ALBANO

Que vous faudrait-il pour vous prouver cet amour?

PHÉ.MCE.

Vous êtes bien borné et bien maladroit. Voulez- vous que ie m'explique mieui ?

Oui , de grâce.

PUÉMCE.

Écoutez-moi donc. — Celui qui a un jardin, que fait-il ? Il Cultive, il arrose assidûment l'arbre qu'il y a planté, afin d'en cueillir plus tard les fruits savoureux.... Si vous ne comprenez pas cet apologue, en voici un autre. Celui qui a un beau cheval, que fait-il? Il le lient soigneusement dans une bonne écurie, il veille a ce que rien ne lui manque; il assiste à ses repas ; il est présent quand on le ferre ; il est attentif à ce que le mors ou le frein ne lui blessent pas la bouche; il le fait friser, orner, couvrir de bandelettes ; il le caparaçonne de la façon la plus galante; il paye det domestiques vigilants qui le servent ;— et tout cela pour le monter de temps à autre... M'avez-vous comprise à cette heure?

ALBANO

Il me semble en effet que je vous comprends.

PIIÉNICE.

Eh bien ! qu'attendez-vous, puisque vous connaissez mon désir f Entrent LUCINDO et TRISTAN.

LLciNno, à Tristan.

As-tu payé les ins|>ccteurs ?

' Aliusioa à la maîtresse de Oanlc cl à celle de Pétrarque

8 L'IIAMI-ÇON DK PI!p!nICF:.

TRISTAN'

Ils sont contents. Maintenant il ne rcsic plus rion hn> \c narlre. J'en ai sorti tous nos eiïels.

LUCINDO.

0 Sicile !

TRISTAîf.

Que signifie ce trouble ?

Ahl Tristan, qu'il est difficile de traverser cette mer orageuse!

TRISTAN

Diriez-Yous cela, par hasard, à cause des femmes qui se promènent sur la plage ?

LUCINDO.

Mon Dieu! non; je pt-nsais à ma patrie... Autrement lu me connais bien mal. si lu crains que je ne lance le vaisseau de ma jeunesse au milieu de celle mer de plaisirs, quoiqu'cn apparence elle promette le calme; car il n'y a aucune sùrctc avec la femme la plus parfaite, je ne dis pas la plus parfaite en vertu, mais en beauté. Teste soit des femmes l

TRISTAN

Que dites-vous là?

ILCINDO.

Malëdiclion sur l'amour?

TRISTAN

Quant à moi , je le bc'nis, et je prie ce dieu irritable de ne vous châtier pes de ces blasphèmes.

LUCINDO.

Pourquoi aussi m'as-tu parlé de fonunes ? Mon père ne ma-t-il pas envoyé ici de Valence avec ses marchandises pour les vendre? Plusieurs de mes proches ne m'ont-ils pas confie dans le môme but une quantité considérable d'objets de leur commerce? El ne dois-je pas retourner labas avec une cargaison de blé achetée avec le prix de ce que j'aurai vendu? Ne me parle donc pas des femmes, car les négociants n'ont pas de plus grands ennemis qu'elles. Les abus de confiance, les billets non soldés, les faillites frauduleuses, les pratiques qui ne payent pas, les débiteurs qui meurent, les tempêtes de la mer, toutes ces choses fatales sont moins à redouter pour uu marihand que les caresses d'une femme. Une belle femme qui accueille un marchand entre ses bras le dépouille plus complète* ment que le plus avide pirate.

TRISTAN

Plaise au ciel que vous persévériez dans ces sages pensées 1

ALDANO, à Phénice.

Knfin, pour revenir à ce que vous disiez , il faut que je VOUf fasse des présents.

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