ACTE 11, SCENE IL "Zîô
moi un mari qui mérite ton amour. — Y a-t-ii dans toute la contrée un cacique aussi brave, aussi vaillant? — Depuis l'endroit où naît chaque malin notre soleil jusqu'à ce lieu où il va se cacher tous les jours , y a-t-il, excepté lui qui conduit ici-bas toutes choses, y a-t-il un être qui soit plus puissant que moi sur terre et sur mer? — La nature et la fortune semblent avoir été d'accord pour faire mon bonheur. La nature m'a donné la santé, la force , l'adresse, l'intelligence, le courage. La fortune m'a donné, avec le pouvoir qui me soumet ce pays, tous les biens que je puis désirer. C'est pour moi que la mer a des coraux et des perles. C'est pour moi que la terre enserre de l'argent et de l'or. C'est pour moi que se trouvent au fond des mines et le diamant dont la dureté ne résiste pas au travail de l'homnie, et la belle topaze, et la douce émeraude, et le rubis coloré, et enfin toutes ces pierres précieuses que forme le soleil depuis Guayra jusqu'à Potosi. Tout cela je le mets à tes pieds ; tout cela servirait d'ornement à ta personne, si tu avais besoin de parure ; et je veux couvrir de ces pierres les tambos * où tu vas habiter avec moi. Ce pays te fournira toute sorte d'animaux, le taureau bondissant, la brebis robuste 2, le daim léger, le lièvre rapide. Dans nos forêts, sur des arbustes embaumés, se trouvent mille ci' leaux variés, l'autruche à l'épais plumage, le paon élégant, le brillant perroquet, le magnifique guacamaye ^ la timide perdrix; et la mer nous donne et le dauphin , et le tiburon qui a coutume de déposer ses œufs sur le sable du rivage , et la baleine qui nous fournit nos arcs. Tu auras, en outre, à volonté du maïs , du miel, des cocos et toute sorte de fruits d'où nous exprimons une eau savoureuse. En un mot, ce pays est le plus fortuné qui existe. Mais il n'est pas plus fortuné que mon amour, qui possède en toi tous les trésors qu'il désire.
TACUANA.
Dulcan, je connais ton pays et j'apprécie ta tendresse: wtU le cœur d'une femme ne peut se vendre pour rien au monde. Je ne veux pas dire pour cela que je te haïsse, mais que tu m*»« enlevée d'auprès de mon père et de mon époux pour me transporter eil ce lieu. Cette nuit même notre mariage devait se faire si tu ne fus«es venu brusquement l'attaquer. Tu as su de quoi il était question, et comme mon futur est ton ennemi, tu es venu à l'improviste envahir sa terre, et dans le tumulte tu m'as enlevée. Aussi tu comprendras qu'après de si tristes événements, il n'est pas possible que mon âme éprouve quelque plaisir de ces noces; et je te supplie, Dulcan, par le soleil que tu adores, je te supplie humblement que tu m'accordes quelque délai, pendant lequel je puisse venir à t' aimer, afin
' Tambo est un mot indien qui lignifie habitation, logis.
* Mol à mot : la brebi* qui port* charge. Lope veui saus (("'l'c (Ifi>i^ncr Je lair^ ou la vigogne. Hait ces animaux ne se trouvent que dans les Andes, au ^eiod Sx, aXx C^iU.
* Le guacamaye [guacamayo] est un perroquet qui n'apprend pas à parler.
que nous soyons heureux de ce mutuel amour. Car une femme qui n'éprouve que de l'indifférence, rûl-elle d'ailleurs d'une beauté parfaite, doit paraître bien laide à l'homme qui la lient dans se» bras ; et peut-être te dcvicndrais-Je odieuse autant qu'en ce moment je te parais aimable, par la même raison qu'une laide parait belle quand elle aime. C'est pourquoi rends-moi des soins , fais ma conquête, gagne mon cœur par ces bons Iraiiemcnts qui tinironl par le soumettre i et pour satisfaire ton caprice, ne perds pas le bien si doux que l'on trouve dans l'amour partagé. — A quoi penses-tu? Est-ce que ma demande te déplaît?
DULCAN.
Je m'attendais à ta conduite. Mon offense l'a méritée, et je ne puis m'en plaindre. Celui qu'on te donnait pour époux est mon ennemi mortel; et je triomphe de lui avoir causé ce chagrin; rar il n'est pas de peine plus grande pour un homme que de se voir enlever sa femme ; il souffre alors tout à la fois dans son orgueil et dans son amour. — Mais afin que tu ne me regardes pas comme un barbare, je m'engage, Tacuana, a me conduire arec toi selon tes vœux. Je me contenterai de te rendre des soins alors que je pourrais te posséder ; et se vaincre ainsi est la plus grande preuve d'amour. J'attendrai donc un mois, un an, un siècle, s'il le faut, et si je souffre dam cette longue attente, ta vue me dédommagera. Mais songes-y, ne cherche |>as à m'échapper ; et afin que je vive en repos là-dessus, et pour le lier toi même, fais-moi le serment de ne jamais l'enfuir.
TACUANA.
Par notre divin Ongol , représentant du soleil , je jure de ne te quitter jamais.
DULCAM.
4 'accepte u parole.
Auré.
Defcout ^ debout, Dulcan-QucUin !
DULCAN.
V>««( Mt ee bruit , Auté?
AUTK.
Ltve toi de ton lit nuptial; car j'ai vu apparaître sur le baui de la colline un homme armé.
DULCArr.
Uo booune feul peut l'effrayer ?
AUTÉ.
Prépare-toi , car cet homme vient disposé à la guerre ; et lora- ^'un homme est armé il ressemble au nuage qui renferme U tempête.
. DULCAX.
^ lu as rai»OD, ami. Va voir qui est cet nomme; car souvent celui