SCÈNE I
A Guan.iharai.
Enlrenl TERRAZAS et ARANA.
ARANA
À la fin Colomb est parti pour l'Espagne, et il nous laisse ici.
TERRAZAS.
Moïse part! , son frère Aaror: resta pour commander les pauvres Israélites. Colomb est allé demander des instructions aux rois c.itholiques, et les prier d étendre leur joug, à travers les vastes n;cr.% sur ces taureaux sauv.-igcs.
ARANA
Comme on va être éloniié en Kspagne rn apprenant l'cxisieiite dun nouveau mond»;, et d'un monde si grand!
TERRAZAS.
I.c soleil, dans sa course immense, ne voit rien de semblable. — Aussi dès que se répandra la nouvelle de ce monde que Colomb va donner à Ferdinand d'Kspagne , il n'y aura pas de royaume élrang.'fqui n'en conçoive la plus vive jalousie.
ARANA
Que diront ii£ ceux à qui il u ticmandé leur aide cl qui la lui oni refusée ?
254 LA UIXOUVEUIK DU NOUSKAU MONDE.
TF.URA7.AS.
En admirant l'audocc de Colomb, ils comprendront toute 1grandeur de leur faute. L'Angleterre, la Erniice, le Portugal e'. les autres peuples reconnaîtront leur ignorance.
AIIANA.
Combien de cœurs va attirer l'aimant puissant que nous avons trouvé ici!
TEKUAZAS.
La soif de l'or, — de cet or qui , selon l'expression d'un grand pocle, soumet tous les rangs et tous les Ages, — va s'élancher dans les richesses du nouveau monde. L'Europe se dépeuplera pour venir visiter ce vaste continent, et l'Océan sera témoin sans doute de quelque nouvelle Pliarsale.
ahana.
Un homme d'esprit disait de l'or, que s il est jaune, cela lient à l'inquiétude continuelle où il est à cause de la foule de gens que l'avarice précipite iticessammcnt à sa poursuite. Tant de monde va maintenant se mettre à sa recherche qu'il en deviendra plus jaune encore.
TERUAZAS.
Il deviendra aussi plus commun.
AHANA.
Oui, mais il finira par se cacher et manquer.
TCIUIAZAS.
En as-tu beaucoup?
AKANA.
J'en ai, gr&cc à Dieu, tout autant qu'il m'en faut pour vivre à l'aise en Espagne à mon retour; car ici l'on dépense plus de patience que d'or.
TERRAZAS.
Je reconnais à présent que sans contentement la richesse n'est rien. A quoi me servent maintenant tous mes lingots? A quoi puis-je les employer dans ce pays barbare? Plus j'en ai, plus j'en veux , et ne suis jamais satisfait. Puisque tu n'es point dans l'or, où donc es-tu, contentement? Tu n'es sans doute nulle i>art, car j'ai importuné le ciel pour m'cnrichir, el à présent que je suis riche en ai-je plus de joie ?
ARANA
Vous avex raison; et moi aussi, je l'ai remarqué, cet or n'est qu'une imagination , une chimère comme les coffres du Cid '. le bonheur ne se trouve guère qu'entre Tolède cl Madrid.
' Suivant Ic« Irid.Jion» i'ip.ignol-t, le Ciil emprunta une tomme 3<icï coniidëralil*- * de» Juifs, en Itiir dointaui |M>ur gngc <lciis codrcsqu! ëUicnl cct.tés plaint d*ai]geulcri« el qui ne conlcnaienl que <lu wMe. On pourrait reprocher au Cid celle polilc tuperehrrie; miis, après tout, comme il le dil lui-mè«e arec etpril dans les romancrs, ct* colTrc» renfermaient Tor de ta parole.
TEUKAZAS.
Ou à Séville. J'étais heureux à Séville quano je mangeais de bonnes olives et de beaux fruits.
AUANA.
0 bonheur! il n'est pas étonnant que tu ne te trouves pas en ce pays, si ton centre est la Castille.... Mais non : le bonheur n'est nulle part ici-bas, et ceux qui pensent l'obtenir s'abusent étrangement. Le bonheur n'est ni dans la vie, ni dans les honneurs, ni dans les richesses, et ceux qui espèrent le trouver dans l'or le cherchent là surtout où il n'est pas.
TERRAZAS.
Dieu veuille que nous puissions retourner dans un pays où nous jouissions de nos trésors !
ARANA
Et quand nous serons en Espagne , peut-être envierons-nous l'or qui restera ici.
Entrent PINZON et AUTÉ. Pirizon lient une corbeille d'oranges. PINZOX.
Tu remettras ceci au Père. Tu m'entends, Auté?
AUTÉ.
Je ferai comme tu l'ordonnes.
PINZON
Eh bien, pars, et ne manque pas de dire ce que je t'ai dit, et de lui donner ces oranges. {Aux Espagnols.) Comme nous n'avons pas dans ce pays les maisons de campagne de Séville et de Valence,
une orange ici vaut mieux qu'un lingot d'or.
Au Ui sort ARANA
OÙ cn\oics-lu cet Indien?
PINZON
A Ifayii, mcsseigneurs.
TERRAZAS.
Avec une lettre ?
PINZOX.
Ce n'est rien. — Ce brave Indien va me faire un message, et en partant il me laisse pour otages deux jeunes filles du pays.
ARANA
Allons, je vois que tu ne passes pas mal la vie. Vive Dieu! je connais un homme qui donnerait bt;aucoup pour trouver à Guanahami une aussi bonne fortune. — Est-ce que frère Buyl ne vient pas?
pmzoN.
Je lui écris de se dépécher, que l'on attend sa messe avec la plus
grande impatience; qu'Indiens et chrétiens soupirent après ce jour
(orlunc où ils voiront Dieu lui-même descendre du ciel dans le
saint sacrifice. — Ce retard est sans doute causé par la conversion
de Uayli et de Barucoa.
TERRAZAS.
Alors il n'est pas permis de s'en plaindre.
PINZON
J'envoie au Père douze oranges ; c'est plus de la moitié de ce qui me restait. Pourvu que cet Indien ne me les mange pas en route! Mais j'ai quelque confiance en lui; il est d'ailleurs intelligent et parle un peu espagnol.
ARANA
Si le Père part sur-le-champ dellayti, il sera ici ce soir et pourra dire demain sa première messe.
TERRAZAS.
Voici Tacuana qui vient de ce côté. Laisse-moi causer avec elle» pour que je juge des progrès qu'elle a faits dans l'espagnol.
PINZON
Pour moi, je vais voir si je trouve mes deux jeunes filles
ARANA
11 parait que tu es un fameux coq, puisque lu n'as pas assez d'une poule.
rixzox.
C'est possible. Sans faire tant de bruit, on peut être bon compagnon
11 M.rl
Entre TACUANA.
TACUANA.
Vaillants Espagnols, si vous êtes réellement les fils du Soleil, comme l'jnnonce la foudre dont vous êtes armés, et votre noble taille, et votre beau visage, et votre langue harmonieuse,— puis- .siez-vous voir toute celte contrée soumise à vos lois, votre Dieu el votre Christ triomphant de tous nos dieux, el votre croix, quenous prcVh ce piètre béni qui l'a apportée sur ses épaules pour notre saiul, adorée depuis llayti jusqu'aux dernières limites du Chili! Puissiez vous voir cet or, objet pour nous de tant de craintes, croître ici a votre hauteur comme fait votre blé d'Iùirope, et se reproduire chaque année durant des siècles! Puissiez-vous retourner contents dans votre patrie, en emportant assez de ce métal pour que vos enfants aient des jouets d'or; et puis les amener dans ce pays, afin qu'ils mêlent leur sang au nôtre, el que tous les Indiens deviennent Espagnols l Je viens vous prier lic me délivrer du cacique barbare qui me tient ici captive en son pouvoir depuis le jour où vos maisons flottantes, après avoir traversé la mer. abordèrent notre plage. Je suis Tacuana de Hayti; Dulcan m'a enlevée à mo!» époux le jour de mes noces; mon époux est Tapirazu; mon pcro me l'avait choisi comme l'homme le plus brave qu'il y ait dans I.» contrée, 'ai su pnr un dos nôtres qu'il m'attend d.i!i< la f'>r''l pro