‹ Théâtre de Lope de Vega. Traduit [en français]Chapitre 16 sur 150 · L'INFANT · texte numérisé non relu

L'INFANT

Quand?

Tout à l'heure.

Mais... non.

Ah! seigneur!

l'infant.

Non, madame, croyez-moi. Du moins je ne l'ai pas vu. 11 peut se faire qu'il ait rôdé autour de votre jardin, selon son habitude, mais il ne s'est pas présenté à votre porle où j'étais. Toutefois, il m'est revenu une nouvelle qui me donne l'espoir que vous serex moins cruelle envers moi à l'avenir. — Voire comte est parti.

M nuCUESSR.

Le comte 7

Sans doute.

LA DUCHKSSI.

Et... où s'en ett-il allé ?

l'infant.

Loin d'ici.

LA DUCOKSSE, à pmtt.

Hélas!

l'infant.

Je vous recommande le secret.

LA DUCHESSE

Soyez assuré que je ne le trahirai pas. {Â part.) Je le garderai tu fond (le r&me, en demandant au ciel de ramener le comte. {Haut ) Kl savez-vous s'il reviendra?

la duchesse.

l'infant, la duchesse.

JOURNÉE I, SCÈNE 1. Il

l'infant.

Cela me parait dif^cile.

LA DUCHESSE, à part.

ODieuI

l'lnfant.

Vous avez l'air affligé?

la duchesse.

Nullement. Loin de là; j'en suis bien aise. Son absence dissipera vos soupçons.

Qu'importe qu'il ait quitté ces lieui , s'il est toujours présent i votre souvenir ?

LA DUCHESSE

Alors même que j'aurais eu du goût pour lui , ce qui n'est pas, les femmes oublient vite dans l'absence. l'infant.

C'est ce que l'avenir m'apprendra. Adieu, madame.

LA DUCHESSE

Quoi! prince, vous vous retirez?

l'infant.

Oui, madame.

LA DUCHESSI.

Pourquoi si tôt?

l'infant.

L'honneur m'y oblige.

LA DUCHESSE

Est-ce que ma maison, par liasard, vous déshonore?

l'infant.

Ce n'est pas cela , madame ; mais un motif d'honneur me force k prendre congé de vous.

LA DUCHESSE, à part.

Je devine. Il s'agit du comte. Oh : si je pouvais le retenir I [Haut.) Ne croyez pas, monseigneur, que j'aie le moindre regret du départ du comte.

l'infant.

Tant mieux, madame. Je vous salue.

LA DUCHESSE

Autrefois je vous priais de vous éloigner : à présent... restez, je vous prie.

11 faut que je vous laisse, madame.— A cheval, Valérie, à cheval I

L'Infant et Valerio MrteDt- LA DUCHESSE, appilatit.

Monseigneur I

tueodora.

Modércz-vous, madame.

LA DUCHESSE

Tu ne vois donc pas ce qui se passe, Theodoral tu ne vois pis et que l'infant médite contre le comte et contre moi?

TUEDDORA.

Que craignez-vous ?

LA DUCIIBSSK.

Tout les malheurs à la fois.

TnBODORA.

Comment cela, madame?

LA DUCUESSB.

Tout à rheure, du haut de cette tour, j'ai aperçu notre mort.

TIIEODORA.

Votre mort! Que voulez-vous dire?

LA DUCHESSE

Oui, notre mort; car j'ai vu le comte qui avait tiré Tépée cootre le prince.

THIODORA.

Et après ?

LA DUCUESSB.

Ses domestiques sont accourus le défendre.

TUEDDORA.

Et de quelle manière cela a-i-il fini?

LA DUCHESSE

Us ont pris la fuite, n'osant pas, sans doute» lutter davantage iree le fils du roi.— Ah I Thcodora I

THBODOIIA.

Quelqu'un vient, madame.

Entre LE COMTE PROSPERO.

LS COMTK.

Celia! Cclia!

LA DUCHBSSB.

0 Dieu! Qui m'appelle?

LE COMTB.

Un malheureux qui revient vous revoir du sein du trépu 06 m 'igrèce l'a plongé.

s roiperol

Cclia !

Mon bieni

Mon amour!

LA DUCUKSSB.

Alt ! pourquoi vous exposezToui à venir ici?... Je ne serais pas,

Licovn.

LADUCHISSI.

LB COMTB.

JOURNÉE I, SCÈNE i. IJ

certes, plus effrayée alors même que je verrais mille glaives prêts à me frapper.

LE COMTE

D'après ce que vous dites, je comprends que vous connaîsseï toute l'aventure. Et cela est juste;. vous ne deviez pas l'ignorer,

LA DUCHESSE

Qu'avez-vous fait?

LE COMTE

Je n'ai pu me contenir ; j'ai cédé à la colère et à l'honneur.

LA DUCHESSE

Dites plutôt à une vaine fierté, plus forte chez vous que l'amour. Vous aviez donc oublié votre raison?

LE COMTE

Hélas! oui, je le confesse; car, pourvous, je devais tout souffrir, je devais supporter patiemment toutes les injures, d'autant qu'elles ne m'atteignaient pas, tombées d'une bouche royale'. Mais je n'ai pas eu le temps de réfléchir, et j'ai obéi aveuglément à mon honneur.

LA DUCHESSE

Et maintenant que vous m'avez perdue, insensé, comment risquezvous de vous perdre vous-même en venant me voir après avoir offensé le fils du roi? À peine s'il me quittait quand vous êtes arrivé.

LE COMTE

Je suis mieux en sûreté contre lui en un lieu où je lui ai manqué. 11 pensera que j'ai pris déjà la fuite; car le coupable ne se présente jamais là oh il a commis le crime.

LA DUCHESSE

Dana quel but venez-vous alors ? quel est votre dessein?

LE COMTE

De mourir.

LA DUCUESSB.

Oh I ne parlez pas ainsi.

LE COMTE

Qu'ai je encore à regretter, puisque vous m'ordonnez de partir? Qui m'aitache à la vie si je vous perds?

LA DUCHESSE

Ne songez-vous donc pas, méchant que vous êtes, que votre persistance me tue? Fuyez, Prospero; qu'attendez-vous?

LE COMTE

Votre seule considération pouvait me décider à la fuite. C'est vous qui m'ôtez tout le courage, c'est vous qui faites de moi un homme faible et lâche. Je ne crains pas la mort, mais je vous aime. — Où

Puet un rey no me agraviaba.

Prospero veut dire par là que les princes da sang royal seul yhcé» tollcinont an-<Jessu des geDÙlshommes, que leur conduite à l'égard de ces dcruieri ne peut jamais èlr« une offense. CeUe pensée, d'ailleurs forl subtile, était devenue éminemment erpagnole sous Philippe II. 2

ordonnez-vous que je me retire en allendant que celte fur"'- •>-

paise?

N'auriez-vous pas à votre disposition la maison d'un troiT

LE COIITE.

La vôtre ne pourrait-elle pas mè servir d'asile?

LA DUCHESSE

Vous y seriez bienU)t découvert.

LE COMTE

Ah I Celia !

LA DDCHESSE.

Le prince a gagné mes domestiques, et quelqu'un d'eux vous trahirait ou vous tuerait. Ma maison, d'ailleurs, isolée comme elle l'est, appartient plutôt a la campagne qu'à la ville; une fois entré, il vous serait impossible d'en sortir. . Il convient que j'évile une rencontre funeste... 11 vaut mieux que vous sortiez pour quelque temps du royaume, que vous alliez, non dans vos terres ou dans les miennes, mais en pays étranger. Je vous engage ma parole de n'être jamais l'épouse d'un autre; et quand même je ne vous reverrais plus, comptez que je suis à vous, à vous seul. — C'est vous-même, vous, comte, qui l'avez voulu.

LE COMTB.

Quelle cruelle consolation vous me donnez 1 Vous me montrez le ciel lorsque je suis dans l'abtme, Celia.

LA DUCUKSSI.

Prospero !

Ll COIITI.

Vous pleurez I

LA DUCHESSE

Je oe suis qu'une femme, et les larmes me sont permises.

Je voudrais pouvoir vous imiter, mais jamais je n'ai pu pleurer —Enfin vous m'exilez, vous m'ordonnez de renoncer a vous, au bonheur?

LA DUCHESSE

11 le faut ; il n'y a pas d'autre parti à prendre. II sera possible que vous viviez seulement quand nous serons séparés par la mer ou que nous aurons mis une grande distance entre nous.— En arrivant labas, vous m'écrirez.

LE COMTE

Vous n'avez pas besoin de recevoir de mes nouvelles, pubque TOUS consentez aussi aisément à mon absence.

LA DUCHRSSB.

Ne me désolez pas, de grAcel

Ll COI>TI.

Je me plains, voilà tout.

JOURjNÉE I, SCENE I. 18

LA DUCHESSE

Allons ; il y a plus d'une heure que je suis sortie du jardin.

LE COMTE

Quoi! vous me pressez de la sorte au moment où je vous quitte? Qu'est ceci, Celia? votre impatience couvre quelque mystère.

LA DUCHESSE

Fuyez, pour Dieu! fuyez au plus tôt. Je tremble que l'on ne vous trouve ici et que l'on ne vous tue à mes yeux... et j'en mourrais, Prospero... Oui, j'en mourrais; car ma vie est dans la vôtre, et je mourrais de votre mort, comme l'enfant qui est dans le sein maternel meurt en même tes-ps que sa mère. — Allez, allez avec Dieu. J'ai l'espoir qu'un jour nt)us nous reverrons.

LE COMTE

Permettez-moi donc , Celia , de vous embrasser pour la dernière fois.

LA DUCHESSE

Oui, pour la dernière fois avant votre départ; car, après, comme je vous l'ai dit, je suis votre épouse à jamais.

LE COMTE

Celia I

LA DUCHESSE

Prospère !

LE COMTE

Au moins, mon cher bien, souffrez que je vous en supplie... pendant ce long exil vous ne m'oublierez pas, vous ne vous éprendrez pas d'un autre amour. Vous n'écouterez ni les soupirs du prince, ni ceux d'aucun cavalier, n'est-ce pas ?

LA DUCUESSE.

Pouvez-vous le demander?

LE COMTE

Ce n'est qu'en emportant cette assurance que j'aurai la force de m'éloigner.

LA DUCHESSE

Je vous en donne ma parole. Recevez pour gage cette chaîne.

LE COMTE

Recevez pareillement cet anneau.

En l'acceptant, je vous promets d'être votre épouse pour la vie.

LE COMTE

Adieu.

LA DUCHESSE

Adieu. Suivez en vous en allant le mur de clôture.

TUEODORA.

Adieu, comte.

LE COMTf .

Adieu, Theodora.

TUEODORA.

OÙ allez-vous?

Je ne sais.

Adieu, Prospero.

Adieu, Celia.

LE COMTE

LÀ DUCHBSSI.

LE COMTE

TUEODORA.

Il me laisse toute émue.

Hélas! quelle fâcheuse aventure I Le bonheur que j'entrevojaif, un moment me l'a ravi. — Rentrons, Theodora.

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