I.E COMTE
Je ne 1 avais pas encore aperçu.
LAURA
Et, qui mieux est, j'y suis née.
LE COMTE
Seriez-vous la G lie du maître ?
Ohî que non I le maître est bien d'une autre étoffe que noui. — Je suis la fille de celui qui le dirige et qui l'a pris à ferme pour un «n. — Tout ce que vous voyez ici, à droite et à gauche, devant vous et derrière vous, tout appartient au duc Leonadio et à la duchesse Celia, depuis la forêt jusqu'au batardeau. LE COMTE , à part.
Sa maltresse est aussi la mienne... En effet, il n'en est pas au monde une autre qui l'égale... C'était un secret pressentiment qui me poussait dans ce chemin.
LAURA
Je m'en retourne Toir la farine. Youf faut-il quelque chose au moulin?
LE COMTE
Un moment, attendez.
Que me voulez-vous?
LAURA
LE COMTE
Que TOUS daigniez écouter un mot de moi pour me dédommager de votre espièglerie.
LAURA
Je veux bien, si vous êtes réveillé des soucis dans lesquels vous étiez comme endormi tout à l'heure.
LE COMTE
Ouï, je suis réveillé ; car le soleil qui brille dans vos ^cux a dissipé les ténèbres au milieu desquelles mes sens étaient plonges Oui, je suis réveillé et content; car je songeais péniblement que je naviguais sur une mer orageuse, ballotté par la tempête; et à mon réveil, grâce à vous, je trouve le port que je souhaitais.
Vous me dites là des choses trop belles. Vous avez tout h fait le langage d'un courtisan.
LE COMTE
Cependant je n'aime guère la cour, et si je la connaissais, je ne voudrais pas y remettre le pied. — Dites-moi; votre père t-l-il ici quelqu'un qui le serve?
LAURA
Oui.
LB COMTK.
Combien de gens?
LAURA
II avait deux garçons, mais l'un d'eux s'en est allé l'autre foar t« msrier.
LB COMTB.
Oui-dà?
Malheureusement.
Comment donc?
LAURA
LB COMTB.
LAUKA.
Je lui avais donné ma vie, et il m'a laissée là... L'amour le pUs tendre s'oublie... Il n'y a rien qui dure en ce monde.
LE COMTB.
Vous auriez voulu l'épouser?
LAURA
Je l'avais espéré.
LB COMTB.
Hélas ! que mon sort ressemble au vôtre ! Il y avait aussi, d«iLs mon endroit, une jeune fille avec qui je pensais à me marier.
LAURA
Elle TOUS a trahi, n'est-il pas vrai ?
LK COMTE
Eh ouil... c'est-à-dire qu'un malire berger, qui était plus riche que moi, me l'a enlevée.
LAURA
Il n'y a pas là de quoi tant vous affliger si elle a renoncé à vous malgré elle. II n'en est pas de même, hélas t de mon amoureux.
LE COMTE
Pour Dieu ! ma gentille meunière, ne le pleurez donc pas.
LAURA
Ohl je ne suis pas comme j'étais ; mon chagrin a bien diminué. Quand j'ai appris qu'il me quittait, j'ai été bien triste; mais à présent que c'est fnil, je commence a me remettre. Je chante et je pince de la guitare, je ris et je m'amuso. Ne m'avez-vous pas vue tout à l'heure, comme je jouais avec l'autre garçon, et comme nous nous jetions de la farine?... Puis, quand même, Je oe voudrais pas avoir l'air de prendre ccin à cœur...
LE COMTE, <} part.
Quand il s'agit d'amour et de fierié, la dernière des paysannes en sait autant qu'une grande dame.
LAUIA.
Que dites-vous là entre les dents?
LE COMTE
Que VOUS êtes vraiment charmante, et qu'il faut que vous me fassiez un plaisir.
LAURA
Lequel ?
LE COMTE
Celui de me dire votre nom.
LAURA
Mon nom, mon surnom et tout, cela ne fait qu'un mot : Laura, pas davantage.
LE COMTE
Il n'en est pas de plus gracieux.
LAURA
Vous ne dites jamais ce que vous pensez, vous autres hommes.
LE COMTE
.Je suis* sincère, moi. Je vous aimerais bien si vous vouliez. Et pour vous prouver que je parle sérieusement, si cela vous plaît, je servirai votre père à la place de celui qui s'en est allé, et je vous donnerai mon cœur.
LAURA
Je réponds oui pour la première offre. Si vous voulez servir mon père, je m'emploierai de manière qu'il vous accorde votre demande.
LE COMTK.
Et pour la seconde?
LAURA
Vous vous moquez.
LE COMTE
Non pas.
LAURA
D'oùêles-vous?
LE COMTE
D'Ici près, de Belmirar *.
LAORA.
Je connais bien l'endroit; j'y vais à la fête.
LE COMTE
Et, de plus, je suis à vous.
LAURA
Finissez, railleur, vous me trompez.
LE COMTE
Plaise à Dieu qu'ils l'ignorent, ceui qui veulent me tueri
LAURA
Qui est-ce donc qui veut vous tuer?
LE COMTE
Vos yeux , dont les flèches me percent le cœur à chaque ifiStant
* Goauae «'il disait : de Bellcvue. Il y a vingt villages ea Espagne qui portent ce ao» L 3
LAURA
Si VOUS continuez, vous me ferez rire à la fin.
LE COMTE
Ce ne âcrait pas bien k vous.
LAURA
Allons, que je vous emmène. Mais comment vous appelei-voutf
LE COMTE
Mon nom ressemble à celui de mardi, qui n'est pas plus disgracié que moi*.
LAURA
Ah ! vous vous appelez Martin ?
LE COMTE
Justement. — Et je m'engage à servir votre père aussi fidèlcmenl que Jacob servit pour Rachel ; — et je n'aurai pas moins de constance que lui.
LAURA
Je ne vous crois pas une miette; mais c'est égal, venez.
LE COMTE
Vous aurez meilleure opinion de moi si je reste au moulin.
LAURA
Je cours avertir mon père.
Laiira ton.
Hélas I quelle folie ou quelle destinée que la mienne! Je suis réduit à demander au ciel qu'il permette que je sois favorablement accueilli par le meunier... Chez lui, du moins, je serai si bien déguisé par mes nouveaux habits et par la farine, que je pourrai voir et entretenir sans péril ceux qui me persécutent... Mais quand les choses se seront un peu calmées, je verrai aussi ma Celia ; car sans elle tout est malheur, et tout est bonheur avec elle.
JOURNÉE DEUXIÈME