‹ Théâtre de Lope de Vega. Traduit [en français]Chapitre 40 sur 150 · SCÈNE n · texte numérisé non relu

SCÈNE n

Un antre «alon.

Eolrenl THEODORE el TRISTAN.

THÉODORE

Il m'a été impossible de reposer.

TRisTArr.

Je le comprends bien ; car vous êtes perdu si l'on découvre ce que c'est. Je vous disais bien, moi, qu'il était temps de vous retirer; mais TOUS n'avez pas voulu m'écouter.

THÉODORE

11 est si difficile de résister à l'amourl

Vous allez toujours sans regarder.

TuéoDoai- C'est ainsi qu'on réussit.

TRISTAN

n vaudrait mieux, avant de faire un pas, bien sondei le terrain.

THÉODORE

Est-ce que la comtesse m'aura reconnu ?

TRISTAX.

Oui et non. Elle n'aura pas su qui vous étiez , mais peut-être le loupçonne-t-elle.

THÉODORE

Lorsque Fabio s'est mis à ma poursuite dans l'escalier, j'ai failli lui passer mon épée à travers le corps.

TRISTAN

Avei-vous vu comme j'ai lestement éteint la lampe avec mon chapeau!

TIlf^.OnORE.

L'obscurité l'a arrêté à propos. S'il avait voulu passer plus afant» je l'en aurais empêché.

TRISTAN

Je dis en courant à la lampe : « Tu diras que nous sommes des étrangers. » Elle me répondit : « Tu en as menti. » Sur quoi, furieux, je 'ui ai jeté mon chapeau a la flgure! TnéonoRB.

Ce jour va décider de ma vie.

TRISTAN

Vous autres amoureux vous dites toujours cela, même alors que votre existence n'est pas du tout en jeu. TUitonoRE.

Eh I mon cher Tristan, que veux-tu que je fasse dans une pareille situation?

TRISTAN

Cesser d'aimer Marcelle. Car si la comtesse venait h savoir ce qui se passe dans sa maison, elle ne le souiïrirait jamais, et alors, malgré tout votre esprit, adieu votre place l

TUÉODORB.

Cela est aisé à dire : l'oublier 1

TRISTAN

Je vais vous enseigner le moyen de guérir de col amour.

TUÉODORB.

Tu vas me dire des folies.

TRISTAN

Il faut de l'art en tout, et je vous prie de m'écouter. — Dabord il vous faut prendre la ferme résolution d'oublier, en vous promettant de ne jamais plus retourner vers votre belle ; car pour peu qu'il reste au fond du cœur le plus léger espoir, il n"y a pas moyen de perdre le souvenir : la où reste l'espoir, le changement n'est pas possible. - Pourquoi pensez-vous qu'il soit quelquefois si malaisé à un homme d'oublier une femme? c'est que l'idée d'un retour prochain entretient à son insu son amour. Prenei une résolution vigoureuse, et aussitôt l'imagination perd son empire. N'avez-vous pas vu, pour une horloge, quand la corde est à bout, que les roues et les aiguilles aussitôt s'arrêtent? Ih bien, il en est de même en amour quand on est a bout d'espérance.

TIIIÎODORB.

Est-ce que ma mémoire ne \iendra pas renouveler sans cesse ma douleur, en me rappelant les biens dont je me serai privé?

TRISTAN

La mémoire, il est vrai, est un ennemi qui ne nous lâche pas aliément, comme a dit je ne sais plus quel poète; mais, pour leTalncre, c'est un grand point de s'être débarrassé de rimaginatloD.

THÉODORE

El comment?

TRISTAN

En pensant aux défauts et en laissant de côté les grâces de votre maltresse ; au rebours des amoureux, qui ne voient pas les défauts et ne sont occupés que des beautés de leur dame. Ne vous la représentez pas paraissant au balcon, ornée de tous ses atours, la taille bien serrée à la ceinture, et montée sur d'élégants patins '. Tout cela c'est une beauté artificielle. Rappelez-vous ce mot d'un sage : l'art des marchands est la moitié de la beauté. Savez-vous comme il faut vous figurer votre maîtresse? comme un pauvre flagellant que l'on mène chez le chirurgien pour panser ses plaies, et non bien attiffée et galante. Je vous le répète , ne pensez qu'aux défauts, c'est le grand remède. A table vous n'avez qu'à vous souvenir d'un objet qui a excité votre dégoût, et aussitôt votre appétit s'en va pour quinze jours; eh bien! que votre mémoire vous tienne toujours présentes les imperfections de Marcelle, et votre amour s'en ira de même.

TUÉODORE.

Voilà, Tristan, un bien grossier remède, et bien digne d'un charlatan comme toi. Comment pourrais je me faire jamais une pareille idée des femmes? Une femme! mais c'est tout ce qu'il y a de plus charmant sur la terre; c'est l'éclat, la pureté du cristal.

TRISTAN

Et aussi, monseigneur, - sa fragilité. Vous ne pouviez pas trouver de meilleure comparaison. Quoiqu'il en soit je ne saurais vous indiquer un moyen de guérison qui fût plus sûr à mes yeux, car je l'ai employé et il m'a réussi. Tel que vous me voyez, j'ai aimé jadis la plus horrible des traîtresses, hlle frisait la cinquantaine, et parmi tous ses charmes, elle avait une telle corpulence que tous les dossiers du greffe du tribunal auraient tenu à l'aise dans sa vaste personne. Mieux que cela! les Grecs s'y seraient trouvés plus au large (jue dans le cheval de Troie. Vol:s avez sans doute entendu parler (le ce noyer qui contenait dans la cavité de son tronc un tisserand, sa femme et leur famille, enfants, neveux, petits-enfants, etc., etc. eh bien! c'est là l'image de ma dame... N'étant pas content d'elle, et voulant l'oublier, je n'en pus venir à bout : ma perfide mémoire me rappelait toujours la fleur de l'oranger, le lys, le jasmin , que sai8-je!Mais je lui jouai un bon tour; en homme d'esprit, je m'appliquai à me figurer constamment les objets qui lui ressemblaient

» On se rappell ; le vers de Boilcau :

« La trop courte beauté monta sur des patins. »

Comme il y a en Espagne plus qu'ailleurs de courtes beautés , c'est dans ce pays surtoal ^•e )ct paiius devaient élrc d'usage.

88 LK CIllKN r.u rVKDlMKi;.

davantage: les paniers de fruitières, les vieilles malles, les portemanteaux (les messagers; si bien que mon q^mour et mes espérancei se changèrent en dédain, et que bientôt il ne me resta rien de ma maîtresse dans l'esprit, toute volumineuse qu'elle était.

TIIÉCOORE.

Il n'y a point de défauts en Marcelle , et je ne réussirai jamais à Toublier.

TRISTAN

Eh bien I poursuivez votre folle entreprise, et n'aecusez que Toui de tout ce qui arrivera.

TiiéonoRB.

Elle a tant de grâces! que puis-je faire?

T penser si bien que vous perdiez les bonnes grâces de la eomtetae*. Entre LA COMTESSE.

LA COMTESSE

Théodore I C'est elle-même.

Écoutez, je vous prie.

TUtfODORS.

LA COMTESSE

TnéODORB.

Vous n'avez qu'à ordonner, madame.

TRISTAN, à part.

Si elle vient à savoir la vérité, nous sommes trois qui décampons en même temps.

LA COMTESSE

Une de mes amies qui ne s'en rapporte pas à elle-même m'a priée d'écrire pour elle ce billet. Forcée par lainilié à lui complaire, mais n'entendant rien aux choses d'amour, je vous l'apporte, persuadée que vous vous en tirerez mieux que moi. Prenez et lisez.

THÉODORE

Quil moi, madame, refaire un billet que vous avez écrit!. . ma prétention ne va pas jusque-là. Je n'ai pas besoin de le voir; en- •noyezle tel qu'il est.

LA COMTESSE

Lisez, lisez.

THÉOIWRE.

Je suis étonné de celle défiance de vous-même. Mais je lirai, madame, pour apprendre un slyle que je ne connais pas, étant tout à fait étranger à l'amour.

Vraiment! voui n'avez jamais aimé?

THÉODORE

Non, madame, la connaissance de mes défauts m'a retena. le B*ai aucune confiance en moi.

Ce jeu de raou m Irouve daat rorigiaal.

JOURNÉE I, SCÈNE 11. 8a

LA COMTESSE

C'est pour cela sans doute que vous évitez de vous laisser voir, enveloppé jusqu'aux yeux dans votre manteau.

THÉODORE

Moi, madame, quand donc? en quel lieu?

LA COMTESSE

C'est quelqu'un qui étant sorti par hasard cette nuit, vous a rencontré, également par hasard , ainsi équipé.

THÉODORE

Selon notre habitude, nous plaisantions avec Fabio.

LA COMTESSE

Lisez, lisez.

TuéODORE.

Il y a peut-être, madame, des gens dont j'excite l'envie.

LA COMTESSE

Ou la jalousie. Lisez, lisez.

Je vais admirer. [Lisant.) « Aimer parce qn'on voit aimer, c'est de l'envie , et ressentir de la jalousie avant que d'aimer est une ruse merveilleuse de l'amour, à laquelle on n'a pas cru jusqu'à pré- >cnt. De la jalousie est né mon amour; je souffre de ce qu'étant la plus belle, je n'ai pas pu obtenir cette tendresse que j'envie à une autre plus heureuse. J'ai de la défiance sans motif et de la jalousie sans amour, bien que ma souffrance me dise que je dois aimer puisque je désire qu'on m'aime. Je ne cède ni ne me défends, je veux me taire et être comprise; et m'entende qui pourra, car je ne m'entends moi-même que trop bien. »

LA COMTESSE

Eh bien? qu'en dites-vous?

THÉODORE

Puisque telle a été la pensée de l'écrivain, il était impossible qu'elle fût mieux exprimée; mais je ne conçois pas, je l'avoue, comment l'amour peut naître de la jalousie, car c'est toujours la jalousie qui, au contraire» naît de l'amour.

LA COMTESSE

Cette dame, à ce que je soupçonne, voyait ce jeune homme avec plaisir, mais sans attachement ; et le voyant occupé d'une autre persotme, la jalousie a réveillé l'amour dans son cœur et excité sa tendresse. Cela ne peut-il pas être ainsi ?

THÉODORE

Sans doute, madame; mais cette jalousie a eu elle-même un motif, et ce motif c'a été probablement l'amour.

LA COMTESSE

Je l'ignore. Tout ce que m'a dit celte dame, c'est qu'elle n'avait jamais éprouvé pour ce cavalier d'autre sentiment qu'une pure bienveillance, et qu'aussitôt qu'elle l'a vu épris d'une autr^, mille

0<> LE CHIEN Dl JAUDLMtU.

désirs indiscrels ont assailli son cœur, et l'ont forcée de renoncer

à l'indifférence dans laquelle elle voulait vivre.

THÉODOKE.

Le billet que vous avez écrit est parfait, et )e ne ferais jamaU aussi bien.

LA COMTESSe.

Essayez d'y répondre sur le même ton.

THÉODORE

Je n'ose le tenter.

LA COMTESSE

Je vous cil prie.

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