‹ Théâtre de Lope de Vega. Traduit [en français]Chapitre 41 sur 150 · THÉO DO HE · texte numérisé non relu

THÉO DO HE

Vous voulez absolument mettre mon ignorance à l'épreuve?

LA COMTESSE

Je vous attends; revenez au plus tôt.

TUéODORE.

Puisque vous l'exigez, je vais vous obéir.

Il iwiuc Cl »«jrt.

LA COMTESSE

Approche, Tristan.

TRISTA>'

Je me rends à vos ordres, non sans quelque honte pour mon habit qui s'en va un peu à la déroute, ce qui lient à l'état de gêne dans lequel se trouve mon mallre depuis quelque temps. Je lui ai vainement représenté que la livrée du lai]uais doit être son plus bel oniemunl, qu'il doit y déployer sa magnificence, que c'est là que doit éclater sa grandeur, parce que c'est d'après cela qu'on le jugera. Il ne peut pas faire, sans doute, davantage.

LA COMTESSE

Est-ce qu'il joue ?

TRISTAN

Plût au ciel! car un joueur a toujours quelque moyen de se procurer de l'argent. Autrefois les rois apprenaient un métier afin que si par hasard, soit à la guerre, soit auirement, ils venaient à perdre leur couronne, ils eussent de quoi vi>re. A présent, heureui ceux qui dans leur enfance ont appris à jouer! voilà un art noble qui vous suslenlc son homme sans lui donner beaucoup de peine! Un grand peintre a mis tout .son génie a un tableau, un sot arrive et ne l'estime pas dix écus; t;indis qu'un joueur n'a qu'à direjs llfn«, pour gagner cent pour cent.

LA COMTESSE

Ainii Théodore ne joue pas?

THISTAN.

Il est trop timide pour cela.

LA COMTESSE

Alors il a donc quelque amour?

JOUILNÉt 1, SCE.NE 11. 91

TRISTAX.

Lui, madame, de l'amour? C'est un glaçon.

LA COMTESSE

Cependant un jeune homme de sa tournure, aimable, spirituel et maître de sa personne, doit avoir quelque honnête inclination?

Que vous dirai-je? il m'a chargé de son cheval, je ne me mêle pas de ses galanteries ni de ses billets doux. Tout le jour il est employé à votre service; voilà, je crois, sa seule occupation.

LA COMTESSE

Ne sort-il jamais la nuit?

TRISTAN

Je n'en sais rien, je ne l'accompagne pas, ma santé s'y oppose.

LA COMTESSE

Qu'as tu-donc ?

TRISTAN

Je vous répondrai comme les mal mariées lorsqu'on leur demande d'où leur viennent les meurtrissures qu'elles ont au visage, et qu'elles ont reçues d'un jaloux brutal : je suis tombé dans un escalier.

LA COMTESSE

Tu as roulé ?

TRISTAN

J'ai dégringolé du haut en bas; mes côtes ont compté toutes les marches.

LA COMTESSE

C'est ta faute, Tristan; pourquoi éteignais-tu la lampe avec ton chapeau?

TRISTAN, à part.

Vive Dieu! je suis perdu, elle sait tout.

LA COMTESSE

Tu ne me réponds pas?

Je cherchais à me rappeler l'époque.— Eh! tenez, c'était hier au soir... 11 y avait des chauves-souris qui voltigeaient, moi je leur donnai la chasse avec mon chapeau, et l'une d'elles s'élant approchée de la lampe, moi, avec mon chapeau, j'ai donné en plein; et les deux pieds me manquant à la fois, j'ai descendu en roulant toutes les marches.

LA COMTESSE

Tout cela est fort bien imaginé. Mais à ce propos je t'apprendrai que j'ai vu dans un livre de secrets qu'on recommandait le sang de chauve-souris pour toute sorte de remèdes, et tu aurais dû faire saigner celle-là >.

» I ilîcralomcnl : « J'ai lu dans un livre de sccreU que le sang de chauve-souris Ml bon {.ei:i fain- tomber les cheveux. Il faudra que je fasse tirer le sai>R de ctlle»-là, |m%u enlever lis cheveux à l'occa'^ion. »

TRISTAN, ù part.

Nous voilà dans de beaux draps ! Heureux si j'en suis «]uitie pour les galères !

LA couTESSB, à part.

Quel ennui! quel dépit!

Enlre FABIO.

FABIO

Le marquis Ricardo vient d'arriver.

LA COMTESSE

Préparez vite des sièges.

Entrent LE MARQUIS RICARDO etCÉLIO.

RICARDO

Amené près de vous, belle Diane, par une inquiétude continuelle et par un vif désir qui m'a fait surmonter tous les obstacles, je viens vous oiïrir mes hommages et solliciter moi-même en ma forveur; bien que je puisse être accusé d'une excessive ambition par quelqu'un de mes rivaux qui, lui-même, aura plus de vanité que d'amour. — Je ne vous demande pas comment vous vous portez; je vous vois belle et charmante, et chez vous, mesdames, le mot beauté est synonyme de santé; je n'aurai donc pas la maladresse de vous adresser aucune question à cet égard. Au contraire, c'est sur mon propre compte que je veux vous interroger, et je vous prierai de me dire en quel état je suis.

LA COMTESSE

Pour ce qui me concerne, je vous remercie de vos compliments, qui sont beaucoup trop flatteurs. Quant à ce que vous me demandez de vous, marquis, nous ne sommes pas dans des termes tels que je puisse vous répondre.

RICARDO

L'honnêteté de ma passion devrait cependant vous engager à m*aocorder cette faveur. —Vos parents approuvent mes prétentions, et TOtre consentement, après lequel je soupire, manque seul a noire union. Si au lieu des domaines dont je viens d'hériter, j'avais en mon pouvoir toute la terre du couchant à l'aurore, si j'étais maître de tout l'or qu'elle renferme dans ses entrailles, et que je possédasse en outre toutes les perles et tous les diamants, je regarderais comme un bonheur de mettre tout cela à vos pieds avec mon hommage. 11 y a plus encore : pour vous plaire, sur un signe de vous, j'irais sans hésiter jusqu'aux extrémités de ce globe, jusqu'aux dernières limites qu'ait atteintes l'audace humaine.

LA COMTESSE

Je vous le répète, marquis, je suis flattée de vos sentiments, et je p«j\»erai à votre projet. Seulement , vous le savez, je ne Toudrail pas fâcher mon cousin, le comte Frédéric.

RICARDO

Je sais quelle est son adresse, et de ce côté-la je reconnais sa supériorité. Mais j'espère en vous et en votre justice pour imposer silence à ses prétentions.

Entre THÉODORE.

TUÉODORE.

Vos ordres sont exécutés, madame.

RICAUDO.

Si TOUS êtes occupée, je ne veux point vous dérober votre temps.

LA COMTESSE

Ce n'est rien d'essentiel; j'avais à écrire... à Rome.

RICARDO

Rien n'est plus indiscret ni plus odieux qu'une longue visite un jour de courrier.

LA COMTESSE

Vous êtes d'une discrétion admirable.

RICARDO

Je désire vous plaire. [Bas, à Célio.) Eh bien ! que t'en semble?

céuo.

Je voudrais qu'un amour tel que le vôtre fût déjà récompensé comme il le mérite.

Ils sorlenl.

LA COMTESSE

Eh bien ! avez-vous fait cela ?

THÉODORE

Tant bien que mal. Mais j'ai voulu vous montrer mon obéis- •ance.

LA COMTESSE

Voyons.

Lisez.

LA COMTESSE, Hsatlt.

fl Aimer parce qu'on voit aimer ne serait qu'envie, si déjà Ton n'aimait avant d'avoir vu aimer; car celle qui avant d'aimer ne serait pas disposée à l'amour, n'aimerait pas par cela seul qu'elle verrait aimer.— L'amour qui voit au pouvoir d'aulrui ce qu'il désire, se trahit aisément, car de môme que dans une vive émotion les couleurs montent au visage, de même un sentiment violent se place malgré nous sur nos lèvres. Je n'en dis pas davantage et me défends d'être heureux ; car si je me trompais, ce serait offenser la grandeur du sein de la bassesse. Je ne parle que de ce que je comprends, et je ne veux point entendre ce que je ne mérite pas , de peur de donner à entendre que je crois le mériter.»

LA COMTESSE

Vous avei fort bien gardé les convenances.

94 LE CHIEN DU JAUDliNlEa

THÉODORE

Vous VOUS moquez.

Plût au ciel!

Que dites-vous ?

LA COMTBSSE.

TUÉODORE.

LA COMTESSE

Que votre billet, Théodore, est le meilleur.

THÉODORE

Je devrais m'en affliger, car plus d'un grand s'est offensé de ce qu'un de ses serviteurs en savait plus que lui. On raconte d'un certain roi qu'il dit un jour à un de ses favoris : « J'ai à faire une dé- \)h'\\c as.scz difficile, et je ne suis pas content de mon projet; écrivez-en un autre, et je choisirai. » Le seigneur fit donc un autre projet, et ce fut le meilleur. Voyant que le roi le préférait, il rentra cliez lui et dit à l'alné de ses trois fils : « Quittons sans retard le royaume, car je cours les plus j^r.inds dangers.» Le jeune homme lui en demanda la cause. « C'est que, répondit le père, le roi s'est aperçu (jue j'en sais plus que lui.» Je ne voudrais pas, madame, qu'un pareil malheur me fût arrivé.

LA COMTI-SSE.

Rassurez-vous, Théodore; si je préfère voire écrit, c'est qu'il rend exactement mon idée. Autrement ne croyei pas. malgré celle approbation de vos talents, que je me détie pour cela des miens. Non pas, j'y ai confiance, quoique femme sujette à l'erreur, cl parfois assez peu raisonnable, comme on ne le voit que trop. Au reste, vous craignez, dites-vous, que votre bassesse n'offense la grandeur. Vous avez tort ; il n'en est pas ainsi en amour; cl l'on n'e«t jamais blessé de ce qu'un inférieur vous aime. Une seule chose peut offenser, c'est l'indifférence.

TUéODORB.

C'est, en effet, ce que nous dit la nature. Mais on nous enseigne pourtant que Phaéthon et Icare furent précipités, le premier sur une montagne escarpée, le second dans les profondeurs des mers, pour avoir eu la prétention de trop s'approcher du soleil.

LA COMTESSE

Le soleil n'eût pas agi de la sorte , si le soleil eût été femme. Si jamais \ous rendez des soins à une personne d'un rang élevé , ne désespérez de rien , car pour se f.iire aimer il ne faut que de la constance, et nos cœurs ne sont pas de pierre. J'emporte ce billet; je v«ux le relire à loisir.

THKODOHE.

11 est plein de fautes.

4e n'y en trouve point.

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