‹ Théâtre de Lope de Vega. Traduit [en français]Chapitre 60 sur 150 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

Une vaille.

Knlre SANCHE.

SANCHI.

Noblei champs de la Galice, qui, dans lea profondeurs de ces vallées qu'arrose le Sil, montrez avec orgueil à tous les yeux les (leurs dont vous Hcs par(<s; oiseaux qui chanlex gaiement dans les bocages, et vous, hâtes des bois, qui vivez au hasnrJ, contents de votre indépendance, avez-vous jamais vu un amour plus tendre que le mien? Non, certes!... Mais aussi , il faut lavouer. il n'existe ni ne peut exister nulle part sous le soleil un objet comparable à Klvire; et comme mon amour, qui n'attend de bonheur ici-bas que |)ar elle, — comme mon amour est né de sa beauté, de même que rien n'égale celte beauté merveilleuse, rien n'égale non plus mon amour... 0 ma douce amie! si ta beauté pouvait croître encore, mon amour croîtrait également; mais, charmante bergère, il ne peut rien s'ajouter à tes attraits pas plus qu'à ma tendresse, et si je t'aime autant que tu es belle, jamais on n'n aimé davantage.— Hier, tandis que sous tes pieds de lis tu foulais le sable sur lequel coule re ruisseau, les grains s'en changeaient en perles; et moi, comme je ne poiivais plus voir dans l'eau tes pieds délicats, je souhaitais sccrclemcnl que tes yeux, brillants comme deux soleils, s'abaissasseot

JOURNÉE I, SCÈNE 1. im

»ur le ruisseau pour donner plus de clarté et de transparence à son onde. —Le linge que tu lavais, Elvire, te causait une peine inutile^ car dans tes mains il paraissait n'avoir jamais de blancheur. — Caché derrière ces châtaigniers, je te regardais avec crainte, lorsque je vis l'Amour, qui, par faveur, te donnait à laver son bandeau; et maintenant le ciel protège le monde! — l'Amour va marcher les yeux découverts, l'Amour n'est plus aveugle! — Ah! Dieu! quand donc viendra le jour, ce jour où je mourrai de bonheur, où je pourrai te dire : «Elvire, tu es toute à moi!» Je te comblerai de présents; et comme je t'apprécie à ta valeur, mon affection augmenter» sans cesse, loin que je devienne jamais indifférent à la possession d'un si riche trésor.

Entre ELVIRE.

. ELVIRE, à part.

il me semblait pourtant que Sanche descendait de ce côté. Mes^ désirs m'auront trompée. Mais non, c'est lui, je le vois, et mon cœur ne s'abusait pas. Il contemple le ruisseau où il me vit hier; et comme je m'éloignai fâchée en m'apercevant qu'il me regardait, peut-être cherche-t-il à présent s'il y est resté quelque ombre de moi. (A Sanche.) Le ciel te garde, Sanche! Que viens-tu donc chercher tous les jours dans le cristal de ce ruisseau? As-tu par hasard trouvé des coraui que j'ai perdus sur ses bords?

SANCHE

Non pas; je me cherche moi-même, car hier je me perdis en ce lieu. Mais je me retrouve enfin, car je te vois, et je vis tout en toi.

ELVIRE

Je croyais que tu venais m'aider à chercher mes coraux.

SANCUE.

Tu es bonne de venir chercher ici ce dont tu es si bien pourvue. Tu plaisintes sans doute... Mais, ma foi, donne-moi ma récorti» pense, je les ai trouvés.

ELVIUE.

OÙ cela?

Sur ta bouche, où ils servent d'entourage à des perles.

ELVIRE

Eloigne-toi!

SANCHE

Toujours ingrate, toujours insensible à ma foi

ELVIRE

C'est qu'aussi, Sanche, tu es par trop hardi. Et que ferais-tu de plus, si demain tu devais être mon mari?

SANCHE

Mon Dieu ! si je ne le suis pas, à qui la faute?

ELVIRE

À toi seul, s'il te pialt.

160 LE MEILLtUH ALCADE EST LE ROL

SANCIIE.

A moi? non, certes. Je t'ai dit mes sentiments, je t'ai dit tout ce qu'il y a dans mon cœur, et tu ne m'as pas répondu.

ELVIRB.

Est-ce que mon silence ne répondait pas pour moi ?

SANCUE.

Alors les torts sont partagés.

ELVIRB.

Sanche, toi qui as de l'esprit, tu devrais savoir que nous auiros fcDimes, nous parlons en nous taisant et accordons en rerusant. Il ne faut jamais nous juger sur l'apparence; il ne faut jamais sur l'apparence nous croire cruelles ou éprises. Avec nous, il faut toujours croire le contraire de ce que nous faisons paraître.

SANCUB.

D'après cela, tu me permets de te demander à NunoTTu te tais, c'est me dire oui... il suffit; maintenant je ne m'y tromperai plus.

ELVIRB.

A la bonne heure! mais au moins ne va pas dire à mon père que je le désire.

SANCUE.

Le voici qui vient!

ELVIRB. r

J'attends derrière cet orme le résultat de votre conversation.

SANCHE

0 ciel ! fais qu'il écoute ma prière. Sinon, j'en mourrai.

EUire M cjtke.

Entrcnl NUNO et PELAGE.

NOiiO.

Tu fais si mal ton service. Pelage, qu'il me faudra chercher quelqu'un qui soit plus leste que toi à parcourir ces vallées As-tu quelque sujet de mécontentement dans ma maison?

PELAGE

Dieu sait ce qu'il en est !

NUNO

Eh bien, dès aujourd'hui tu peux partir- Le serviec n est pa» un mariage.

péLAGB.

lit voilà justement ce qui me fiche

Tu m'aurais bientôt perdu tous mes porcs.

réLACR.

Hélas! quand on a perdu l'esprit, ça ne peut pas aller autrement. — Écoutez-moi; je voudrais m'élablir.

NLNO.

Poursuis, mais prends garde u ne pas me conter qtielque sottiiC.

PléLAGE.

Un moment, de grâce. C'est que ça n'est pas aisé à dire,

NuSo.

Alors il nous sera malaisé de nous entendre.

PELAGE

Voici. — Hier, au moment où je partais : « Vraiment, PéUge, me dit El vire, tes porcs sont bien gras.»

NONO

Bon! et que lui répondis-tu?

PELAGE

Amen! comme dit le sacristain.

NUNO

Eh bien, où veux-tu en venir par là?

PELAGE

Quoi! vous ne comprenez pas?

Ma foi, non.

PELAGE

Je crois que je vais perdre ma timidité.

SANCHE, à part,

teste de l'imbécile! il ne s'en ira pas.

PELAGE

Ne voyez-vous pas que c'est une petite galanterie, et que eeli prouve qu'Elvire aurait envie de se marier avec moi?

NUNO

Vive Dieu'...

PELAGE

Eh ! ne vous fâchez pas pour ça. il n'y a pas de mal, et je ne voua l'ai pas dit à mauvaise intention.

NUNO

Ahl Sanche, tu étais là?

SANCHE

Oui, et je voudrais vous parler.

NUNO

Je l'écoute, mon ami. —Toi, Pelage, un moment.

SANCHE

Vous savez, Nuno, que mes parents, pour être de pauvres laboureurs, n'en étaient pas moins de braves et honnêtes gens ?

PELAGE

Sanche, vous qui vous entendez dans les choses d'amour, dilesmoi, lorsqu'une fille jeune et jolie, et qui a de la fortune, dit a un jeune homme frais comme une rose : «Tes porcs sont bien gras!» cela ne signifîe-t-il pas qu'elle voudrait bien ce jeune homme pour mari?

SANCHE

En effet, une pareille agacerie ne va pas à moins qu'au mariage!

i62 Lli MlilLMiUU ALCADE EST LE ROI.

NUNO

Laisse-nous, imbécile.

s ANCHE.

Puisque vous connaissez leur réputation et leur noblesse, je ne crois p.is que vous puissiez repousser avec dédain un amour non- ««^le : je brûle, je meurs pour Elvire.

PELAGE

II y a tel autre porcher dont le bétail est si sec que l'on dirait du lard fumé à la cheminée; mais moi, lorsque je mène mon troupeau aux champs...

NUNO

Comment! tu es encore là, animal ?... Par la mort...

PELAGE

Eb ! maître, je parlais des pourceaux, et non pas d'Elfire.

SANCHE

Maintenant que vous savez ma tendresse...

PELAGE

Maintenant que vous savez ses agaceries...

On ne trouverait pas dans toute l'Amérique un sauvage de cHte espèce.

SANCIIB.

Daignez consentir à notre union.

PELAGE

C'est que, voyez-vous, j'ai ici tel cochon...

NUNO

Tu me romps la t^te.

PI-.lTgr, conlinuant. * Qui pourrait être maître de chapelle, tant il a la voix beïle et forte, surtout lorsqu'il entre ou qu'il sort du hameau.

NUNO

Elvire y con.sent-elle?

SANCHF.

Elle approuve mon amour, et m'a autorisé à vous parler.

NUNO

Ta recherche l'honore, et je ne doute pas qu'elle ne soit heurcuss avec toi, puisqu'elle apprécie ton mérite. Elle sait d'ailleurs que tu pourrais prétendre à un parti plus relevé.

PÉI.AGE.

Si j'atait à moi tant seulement cinq ou six petits cochons, et que eeux-là en Gssent d'autres, et ainsi de suite, — au bout de quciquef années je pourrais aller en coche ».

' T' ' > ■ vi 11 • ^cli' D 1 Cl coc'ttro (r tniK ou la»

Tu es, en qualité de berger, au service de don Tello, le seigneut de ce pays, et tout-puissant en Galice et même encore plus loin : fais-lui part de tes projets, Sanche. Tu y es obligé, étant de sa maison. Et puis il est riche et généreux, et il pourra te donner un peu de bétail. Mon Elvire n'a pas grand'chose, et pour la demander, il faut que tu sois amoureux. Cette chaumière mal bâtie et toute noircie par la fumée, quelques petits morceaux de terre épar» çà et là, et plus loin une douzaine de châtaigniers, voilà la dot de ma Gile. Tout cela n'est rien si le seigneur de ce pays ne vient pas^ à ton aide.

SANCHE

Je suis lâché que vous mettiez en doute mon amour.

PELAGE

Par ma foi, c'est lui qui épouse Elvire. Eh bien, moi, je la plante là, et je tourne mon cœur d'un autre côté*

SANCHE

A un homme qui soupire pour sa beauté, que peut-on donner de plus précieux que cette beauté céleste? Je ne suis point tel, Nuno, que je puisse préférer la richesse à la vertu.

NUNO

Il n'y a pas de mal, Sanche, à donner connaissance de tes projets^ à ton maître, et à lui demander un témoignage de satisfaction. Don Tello et sa sœur peuvent le faire aisément, et l'on ne verra dans ta démarche qu'une nouvelle preuve d'amour.

SANCHE

C'est un peu malgré moi; mais enfin, puisque vous le voulez, j'irai.

NUNO

Bien , Sanche ! bien , mon garçon ! que le ciel te bénisse, et te donne une famille nombreuse ! — Viens avec moi, Pelage

Comment lui avez-vous sitôt accordé Elvire, et devant moi encore?

NUNO

Sanche n'est-il pas un jeune homme aimable et bien né?

PELAGE

A dire vrai , il n'y en a pas un dans le pays qui le vaille, mais moi, je TOUS aurais été plus utile. . je vous aurais donné toutes le» lemaines un oetit...

Ils sortent.

SANCHE

Parais maintenant, chère Elvire! parais, ma charmante amie,

Eulre ELVIRE.

KLVIRE.

Ocielî quel supplice gue l'attente et l'incertitude lorsqu'on aime!

164 LK MKIM.KIJII AT.CADE KST LK «01.

Je tremble, comme fi loules mes espérances n'élaient suspendues

qu'à un fil.

SANCHK.

Ton père m'a dit qu'il avait déjà donné sa parole à un domestique de don TcUo. Quel changement étrange!

ELVIRB.

Hélas! il n'était que trop vrai que mes espérances ne tenaient a rien. Quoi! Sanche, mon père me marie avec un écuyer! Ah! tout est fini pour moi... Vis heureux» cher objet de ma tendresse; je me donnerai la mort.

SANCilB.

Doucement, chère Elvire, je plaisantais. N'as-lu point vu la vérité dans mes yeux? N'as-tu point vu ma joie? Ton père n'a pas hésité un seul moment; il m'a dit oui tout de suite.

ELVIRB.

Ce n'était pas de te perdre qui m'afQi^'eait, c'était d'aller habiter un palais où l'on se serait moqué de mes manières rustiques. Voilà ce qui causait mon chagrin.

SANCIIK.

Et moi, sot, qui m'y suis laissé prendre! « Vis, mon Sanche. vif, imbécile, je me donnerai la mort!» Ah! trompeuse adorée, comme vous vous moquiez de moi!

ELVIRB.

Eh bien , moi aussi je plaisantais. Va, sois tranquille, je t'aime, et c'est l'amour qui m'a dit de te donner celle leçon. Ne sais-tu donc pas que l'amour est tout vengeance?

SANCHE

Ainsi donc tu acceptes ma main ?

BLVIRB.

Ne dis-tu pas que tu as le consentement de mon père?

SANCHE

Oui, mais il m'a donné un conseil que je ne lui demandais pas : il veut que j'aille chez don Tello, mon seigneur et seigneur de tout ce pays, puissant en paix comme en guerre, et que je lui demande quelque faveur. J'ai en toi, mon Elvire, ce qu'il y a de plus précieux au monde, et tous les trésors des Indes ne sont rien près de toi; mais ton père dit que je dois cela à mon seigneur. Nuno a de rcxpériencc, il est homme de bon conseil, puis, ma charmante, il est ton père... Je vais chez don Tello.

ELVIRB.

J'attends ton retour.

SANCHE

Je voudrais que lui et sa sœur me donnassent mille bijoui da prli pour te les offrir.

ELVIRB.

Contente-loi de lui faire part de notre mariage.

SANCHE

Ha vie, mon âme, j'ai tout remis dans ces belles mains : accordem'en une.

ELVIRB.

Elle doit être à toi, et la Toilà I

SANCHE

Maintenant que j'ai cette main, que pourrait contre moi la fortune ? Aussi ce n'est pas sans regret que je la quitte même un ins> tant. — Tu le vois, mon esprit s'est formé aux leçons de l'amour.

Ils sortent.

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