SCÈNE U
Une forêt.
Entrent DON TELLO, JULIO et GELIO.
TBLLO.
Prenez cet épieu.
CELIO
Vous devez vous être amusé*
JULIO
La chasse a été belle.
TELLO
La campagne est si agréable que son aspect seul réjouit.
CELIO
U est charmant de voir ces ruisseaux s'efforçant de baiser les pieds des fleurs qui croissent sur leurs bords.
TELLO
Pour Dieul Celio, tu ferais beaucoup mieux de donner à manger à mes chiens.
CELIO
Ils ont joliment escaladé le sommet de ces rochers.
JULIO
Ce sont de fameuses bêtes.
CELIO
Florisel est le meilleur du pays.
TELLO
Il ne manque pas d'ardeur.
JULIO
U n'y a pas de lévrier qui le vaille.
CELIO
Voici votre sœur, notre maîtresse. Elle tous a deviné. Entre FELIGIANA.
Voilà une aimable attention, ma chère Feliciana ; mais, eroyez-le, mon cœur n'est pas ingrat.
FEUCIA^A.
J'ai pour vous un Ici allachement, mon frère, que lorsque vou» Mes loin de moi, Dieu le snil, lout m'alarme. Alors il n'y a plus pour moi ni repos ni sommeil. Un lièvre, un lapin deviennent à mes yeux des monslres horribles.
TELI.O
Dans no9 forêts de Galice, ma sœur, il est bien rare que l'oa trouve une bote féroce; et j'en suis fâché, car nous autres jeunes gens nous ne haïrions point de semblables rencontres. Parfois seulement on voit sortir des profondeurs de la forêt un sanglier farouche, et j'ai eu ce plaisir; on l'y voit, dans sa fureur, après avoir mis en pièces une douzaine de chiens, s'atiaquer au cheval le plus vaillant, l'évenlrer, et lui tirer des flots de saiig comme en échange de l'écume qui blanchit sa gueule. Quelquefois aussi parait un ours qui, plein d'audace, vient lui-même attaquer le chasseur, et debout, l'embrasse dans ses pattes robustes, et il n'est pas rare de les voir tomber morts en même temps. Mais notre chasse ordinaire, bien qu'assez variée, est plus humble, et nous ne tenions pas le ciel. Au reste, la chasse est l'exercice le plus digne des princes et des nobles, car il enseigne les ruses de la guerre, rend familier l'usage des armes, et le corps plus dispos.
FELICIANA.
Je voudrais vous voir marié... Alors sans doute vous ne vous livreriez plus avec tant de fureur à un plaisir qui me cause mille
craintes.
TBLLO.
Me marier n'est pas facile. Seigneur de ce pays, je n'y ai point d'égale.
FBLICIANA.
Vous pourriez bien demander la fille de quelque seigneur de haute naissance.
TKLLO.
Vous me dites cela, je crois, pour me reprocher indirectemeol de ne vous avoir pas encore mariée. C'est un désir naturel aux jeu. net filles.
FRIICIANA.
Non vraiment, vous vous trompex, et je ne parlais que pour vous. EDtrcDt SANCBE et PÉLAGB.
p^LAGR, d Sanche.
Approche; Us sont seuls, personne ne te gêne.
SANCHE
1(1 as raison. Il n'y a auprès d'eux que oueloues-uns de leurs domestiques.
PÉI.AGK.
Nous verrons ce qu'ils vont te donner.
JOURNÉE I, SCÈNE II. ^ i67
SAXCHK.
Je ne songe qu'à m'acquitter de mon devoir. — Noble et illustre don Tello, et vous, belle Feliciana, seigneurs de ce pays qui vous est tout dévoué, veuillez permettre de baiser vos pieds à Sanche,— à Sanche, l'un des gardiens de vos troupeaux. C'est un office bien humble, M est vrai; mais dans notre Galice le sang est si généreux, que la seule chose qui distingue le pauvre du riche, c'est que le premier est obligé de servir. Je suis pauvre, et dans une condition tellement inférieure, que sans doute vous ne me connaisseï pas, d'autant qu'il y a cent trente personnes qui vivent de votre pain et attendent de vous leur salaire. Cependant il est possible qu'en chassant vous m'ayez aperçu.
TELLO
Oui, mon ami, je t'ai vu, je te connais, et je suis bien disposé pour toi.
SANCHE
Je vous suis bien reconnaissant, et je vous bais6 humblement les pieds.
TELLO
Que veux-tu?
SANCUE.
Seigneur, les années passent sans qu'on s'en aperçoive; nous courons vers le trépas, et la vie n'est qu'un séjour dans une hôtellerie : on y arrive le soir, et l'on en sort le lendemain par la mort. Je suis le fils d'un homme qui n'a pas eu besoin de servir, et avec moi finit ma famille. J'ai demandé en mariage une honnête demoiselle, fille de Nuno de Aybar, lequel , bien que simple laboureur, a cependant au-dessus de sa porte des vestiges de vieilles armoiries, et aussi plus d'une lance du vieux temps. C'est cela, joint à la vertu d'Elvire (ainsi se nomme ma future), qui m'a déterminé. Elle consent, et son père aussi, mais il exige votre agrément. « Le seigneur, me disait-il ce matin, doit savoir tout ce qui se passe chez ses vassaux et chez tous ceux qui vivent de son bien, depuis le plus grand jusqu'au plus petit, et les rois ont tort de ne pas attacher la plus grande importance à ce point.» Moi, seigneur, d'après son avis et sur son ordre, je viens vous annoncer que je me marie.
TELLO
Nuno est un fin matois, et il t'a conseillé à merveille. — Celio !
CELIO
Seigneur
TELLO
Tu donneras à Sanche vingt vaches et cent brebis; ma sœur et moi, nous honorerons la noce de notre présence.
SAIfCHB.
Quelle faveur signalée l
filNCHB.
PELAGE
8ÂNCHK.
péLAGB.
i68 LE MEILLEUR ALCADE EST '-t. aoi.
PiLAGB.
QuéUe tignalëe faveur !
Le magnifique présent!
Le présent magnifique 1 La rare générosité !
La générosité rarel
TELLO
Quel est cet homme qui répète comme une espèce d'écho toutcf fos paroles?
P^LAGB.
Je suis un homme qui répète à l'envers toutes ses paroles.
SANCHE
C'est un des gens de Nuno.
r^LAGB.
Oui, son enfant prodigue.
TELLO
Que dis-tu?
réLAGE.
Je suis le gardien de ses pourceaux, et moi aussi, je venais vous demander une grâce.
Qui épouses-tu, toi?
PELAGE
Pour le moment personne, monseigneur: mais je viens vous demander un petit cadeau de moulons pour le cas où le diable viendrait à me tenter' : autrement je reste garçon. Un astrologue m'a dit jadis à Sahimanque de bien prendre garde à l'eau et aux taureaux; et pour éviter le danger, je ne me marie pas et je bois sec.
FELiaiNA.
Le drôle d'homme I Il est plaisant.
FKLICIANA.
Allez, Sanche, et soyei heureux. Toi, Celio, envoie chez lui au plus tôt le bétail que mon frère lui donne.
SAMCUB.
Je n'ai pas assez d'esprit pour vous exprimer dignement ma reeonnaissancc.
TELLO
Et quand songes-tu à te marier ?
' Lr mot espagnol cjrntro (motilon, bëlicr, ••mal I ooron) » •■ double Moa d'Moc MicaleMO cqmvo^uo.
JounNEt; I, scÈiNE II. lee
SAXCHK.
Mon amour voudrait bien que ce fût pour ce soir même.
TELLO
Eh bien , puisque déjà le soleil, entouré de nuages d'or, commence à descendre vers l'occident, va-t'en faire les préparatifs. Ma sœur et moi nous assisterons à ta noce. —Holà ! que le carrosse soit prêt!
SANCHK.
Mon cœur et ma bouche, seigneur, ne cesseront de vous louer et de vous bénir.
Il sort.
FELICIANA.
Et vous, vous ne voulez donc pas absolument vous marier?
PELAGE
Moi, madame, j'aurais volontiers épousé sa future, qui est bien vraiment la plus jolie bergère de toute la Galice; mais elle a su que je gardais les pourceaux, et elle m'a traité comme si j'en étais un autre*.
FELICIANA.
Ma foi ! mon ami, elle est fort excusable.
PELAGE
Mon Dieu : madame, chacun ici-bas garde comme il peut...
FELICIANA.
Quoi donc?
Ce qu'il doit garder.
PELAGE
Il tort.
FKLiaANA.
Ce garçon-là m'amuse.
CELIO
Maintenant qu'il est parti, ce villageois, — qui n'est pas si bête qu'il le paraît, —je puis assurer à vos seigneuries qu'EIvire est en effet la plus jolie fille qui soit au monde, et que par sa figure, son esprit, sa vertu, elle serait digne du plus noble gentilhomme d'Espagne.
FELICIANA.
Vr«Iment! elle est si jolie?
CELIO
C'est un ange.
TELLO
A la manière dont tu l'exaltes, on dirait que tu en as été amoureux?
CELIO
Un tant soit peu; mais ce n'est pas ça qui me fait parler ainsL
Supo que puercot guantava, 1 desechôme por puert», u 15.
TELLO
11 y a de ces villageoises qui sans fard et sans atours charment lei yeux et entraînent l'àme; mais elles font les difficiles, et j'abhorre leurs minauderies.
FELICIANA.
Si elles le défendent, vous devriez les en estimer davantage.
IbaortMiL