‹ Théâtre de Lope de Vega. Traduit [en français]Chapitre 66 sur 150 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Une chambre dans le cbàleau de don Telto.

Entrent DON TELLO et ELVIRE.

ELVIRE

A quoi bon, seigneur, me tourmenter et me persécuter ainsi? St voyez-vous pas que j'ai de l'honneur, et que tous vos efforts ne servent qu'à nous fatiguer tous deux dans cette pénible lutte?

TELLO

Pourquoi donc être si cruelle ? Tu veux donc ma mort ?

ELVIRE

Daignez, donTello, me rendre a Sanche, à mon époux.

TELLO

11 n'est point ton époux, et quel que soit son bonheur, un vilain n'est pas digne de possc^dcr tant de charmes Mais alors même que je serais Sanche, et que Sanchc serait don Tello, comment pourraistu être si insensible, et me traiter aussi mal? Ne vois-tu donc pas que c'est l'amour, l'amour seul qui m'inspire?

ELVIRE

Non, non, seigneur! car l'amour qui manque de respect à la vertu n'est plus qu'un goiU grossirr, un appétit brut.ilqui ne mérite point un pareil nom ; l'amour est l'union de deux volontés, de deux sympathies, et une passion malhonnête n'a jamais été ni ne peut être de l'amour.

TELLO

Quoi! ce que j'éprouve pour toi ne serait point de l'amour?

ELVIRE

Niilloment. Songez-y, don Tello, c'est d'hier seulement que vous m'avc2 vue pour la première fois , et déjà vous m'ainicricz ? Vous m'aimeriez alors que vous n'avez pas même eu le temps de considérer qui je suis ? L'amour naît d'un vif désir, et peu à peu il va l'augmentant par l'espérance cl les faveurs jusqu'à ce qu'il ait atteint son but. Vous, seigneur, vous ne m'aimez point. Tout ce que vous voulez , c'est m'ôler cet honneur, mon seul bien et ma vie ; tout ce que vous voulez, c'est ma honte, et je dois me défendre.

TELLO

Puisque tu te défends avec ton intelligence aussi bien qu'avec ton l)ras, écoutc, raisonnons.

ELVIRE

a ii*ef t pas de raisonnement qui me puisse vaincre.

TELLO

Tu dis qu'on ne peut au même instant voir, désirer et aimer f

EI.YIRE.

Sans doute.

TELLO

Tu ne sais donc pas, cruelle, que le basilic lue d'un seul regard?

ELYIRE.

Je ne vous comprends pas.

TELLO

Eh bien , tel a été l'effet de ta beauté.

ELVIRE

Seigneur, si le basilic donne la mort, c'est par haine, c'est avec intention; et certes, moi, je n'aurais pas donné la mort à un homme dont j'aurais voulu être aimée. Mais laissons là, seigneur, tous ces raisonnements. Je suis femme et j'aime, vous n'obtiendrez rien de moi.

TELLO

Qui croirait jamais que c'est une petite paysanne qui parle ainsi?... Avoue du moins, ma belle, que c'est folie à toi de montrer tant d'esprit, car plus je te vois de perfections, plus je raffole de toi. Plût à Dieu que tu fusses mon égale! mais tu conviendras toi-même qu'un noble gentilhomme ne peut pas déroger à ce point, et qu'on s'étonnerait de voir unir le brocart à la bure. Dieu m'en est témoin, mon amour franchirait volontiers la distance; mais le monde a établi ces lois, et je dois m'y soumettre.

Entre FELICIANA.

FELICIANA.

Pardonnez, mon frère, mais ma pitié l'emporte... Ne vous fâchez pas, de grâce.

TELLO

Que vous êtes sotte !

FELICIANA.

Je n'en disconviens pas. Mais je suis femme aussi, et je trouve que votre entêtement n'a pas d'exemple. Attendez, du moins. Ouoique vous soyez un César en amour. César n'aurait pu, avec nous, venir, voir et triompher le même jour.

TELLO

Quoil ma sœur, vous êtes contre moi ?

FELICIANA.

Quelle rigueur envers cette pauvre fille t

On eiteod fin^por ELTIRB.

Madame, ayez pitié de moi.

Page 1