ACTE I, SCÈNE
Je sentis s'amollir un reste de fierté :
Je fléchis le genou, je vis une immortelle,
Et mon front malgré moi se courba devant elle.
ALVAR
Oui , ce jour m'est présent ; elle vous couronna Des lauriers suspendus à l'autel de Crisna. Jamais plus de beauté, jamais plus d'innocence, N'ont soumis nos respects à leur double puissance. Hélas ! c'était ainsi que dans des jours plus beaux La vierge des chrétiens bénissait mes drapeaux.
IDAMOllf.
Je l'aimai ; je connus ce premier esclavage
Qu'embrasse avec transport une âme encor sauvage ,
Ce tumulte des sens et ces brûlans désirs ,
Ces craintes, ces fureurs dont il fait des plaisirs ;
Je connus cet amour qui charme et désespère.
Que voulais-tu de moi, vain souvenir d'un père?
Impuissante raison , vertu, respect des lois,
Que vouliez-vous ? j'aimais pour la première fois.
Je surpris Néala non loin du sanctuaire
Qui cache aux feux du jour son culte solitaire,
Sous ces bois d'orangers, dont deux fleuves rivaux
Ont consacré les bords en confondant leurs eaux.
J'osai de mes tourmens peindre la violence.
Ah ! que la vérité nous donne d'éloquence!
Cet aveu trouva grâce à ses yeux attendris ,
Dans sa bouche entr'ouverte il arrêta ses cris :
Que dis-je? elle m'aima; mais tremblante, incertaine,
Triste, et passant pour moi de l'amour à la haine,
Elle oublie à ma voix un époux immortel,
Et court en me quittant embrasser son autel.
De mon sang réprouvé si la source est connue,
Je ne suis plus qu'un monstre exécrable à sa vue.
Que de fois dans ce cœur, honteux de la tromper,
Je retins mon secret qui voulait m'échapper!
Paria! ce nom seul la glace d'épouvante;
La prêtresse frissonne, et je n'ai plus d'amante.
Voilà quel est mon sort : long-temps mon amitié
T'épargna les chagrins d'une vaine pitié ;
Sans qu'un malheur prochain m'étonneoum'intimide,
J'ai besoin qu'un ami me console et me guide,
Je le sens, et toi seul.... Qui porte ici ses pas?
On s'approche.... C'est elle ! Alvar, ne vois-tu pas,
A travers l'épaisseur de ce feuillage sombre,
Ce vêtement sacré qui la trahit dans l'ombre?
Ami , si quelque Brame errait autour de nous ,
Cours; montre-lui ton glaive, et contiens son courroux ;
Force-le de rentrer dans sa sainte demeure :
Qu'il vive, s'il se tait; s'il pousse un cri, qu'il meure.
Reviens pour la sauver.