ACTE V, SCÈNE IV
Carlos m'attend. Taccours à sa voix gémissante ; Je recueille la mort sur sa bouche innocente, Et mon ame , fuyant ton pouvoir odieux, Â Tépoux de mon chcnz se rejoint dans les deux.
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LES DERNIERS ROTMAINS,
TRAGÉDIE
Qaa tvrà tqm immemor posteritas , qtia lam ingraiœ litierœ reperientur, quie eorum gloriarfi non' immorialitatis memoriH prosequanluf^ acÉROiV.
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V oici, mon cher frère , une Tragédie qui doit intéresser', du moins par son sujet , tous ceux qui, comme vous, aiment l'histoire et la politîqne. Bien de plus imposant dans les annales du inonde que les derniers temps de la république romaine. Cest là qu'un poète tragique doit chercher de grands hommes à faire parler , et de grandes choses à représenter. Je n'ai point ignoré, quand j'ai entrepris cet ouvrage, que j'avais à lutter contre des idées reçues presque générale- - meut , qaoiqu'en vérité bien peu raisonnables. LaMothe, dans je ne sais quelle ode, a jugé Gaton plaisamment. Voici la strophe que M. de Voltaire appelle un couplet :
Caton d'nA ame plus égale ,
Soiis l'heureux vainqueur de Pharsale
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Syti ÈPITRE DÉDICATOIRE
Ettt souffert que l'homme pliât; Mais incapable de se rendre, Il n'eut pas la force d'attendre Un pardim qui llinmiliât.
Un antre poète lynqne^ mais bien plus admire, et souvent digne d'admiration, n*a pas mieux traité Brutus dans une ode qui n'est guère meilleure :
Toujonn ces sages hagard», Haigres, hideux et blafards, Sont souillés de quelque opprobre; Et du premier des Césars L'assassin fut homme sobre. .
Voilà donc Brutus, qui, selon J.-B. Rousseau, n'est qu'un assassin, cité dans cette ode, à côté de deux misérables prédicateur» du temps de la Ligue. Il est fâcheux de. calonmïer de grands hommes, même en vers excellens.
Jusqu'ici ce sont des poètes qui parlent euxmêiïies. Voici quelque chose de plus étonnant : Grébillon , dans ime tragédie du Triumvirat , introduit Gcéron, disant au premier acte:
L'exemple de Caton serait honteux à suivre.
Et au second acte :
Non , que des conjurés j'approuve U fureur.: , Je déteste leur crime, etc.
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Il n'est pas nécessaire de ctmnaltre les ouvrages de Cicéron, mais quand on veut le faire parler dans une tragédie, je pense qu'il faudrait l'avoir lu. L'épigraphe de la pièce que je tous envoie est tirée de ce grand homme, et contient son opinion sur le& conjurés. Il avait encore plus.de respect pour Caton , et en cela il pensait comme tous les Romains. Ceux qui sont au fait de ces matières n'ignorent point qu'à Rome, les opinions de Caton avaient force de loi, et c'est Cicéron lui-même qui. nous en instruit dans une lettre à Alticus.
Peu de gens de lettres , même actuellement, se font de ces Romains une idée bien nette, et c'est pourtant le moindre obstacle qu'auront à franchir ceux qui voudront établir an théâtre le genre politique dans son auguste simplicité. L'amour s'est emparé exclusivement de la scène française. On l'a déjà dit, mais il faut encore le répéter , cette passion , quelquefois si tragique est trop souvent dégénérée en galanterie dans nos meilleurs poètes. Il y a plus : ils ont avili de grands personnages pour satisfaire le goût long-temps, efféminé de la cour, et par conséquent de toute la France. Delà, César amoureux de c/btte Cléopàtre que Lucaia a si bien nommée Meretrix regîna ,
Lui trace des soupirs, et d'un stile plaintif. De aon char de trïomplie il se dit son captif.
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De-là , Sertorius et Mitbridate , au nùKeu des plus graDdâ desseins , «''occupent d'une mtrïgne galante, et font l'amour en cheveux blancs. Il est possible qu'un héros, qu'un grand homnie ait le ridicule d'elle amoureux à soixante ans; mais pour peindre des personnages intéiVssans, le poète tragique ne doit-il pas choisir les traits les plus beaux de la plus belle natnre ? On peut donner des défauts à ses héros , mais non pas des ridicules ; et plus on admirera le stile enchanteur de Racine, et surtout cette incomparable tragédie d'jéthalîe, plus on regrettera qu'un tel homme daignât quelquefois travailler pour les petits maures.
Le grand Corneille avait payé le même tribut au mauvais goût , et ce grand défaut déBgure , sinon les Horaces , du moins, Cirma et la Mort de Pompée , pièces d'ailleurs si fortement pensées, et par une conséquence nécessaire si fortement écrites. Les premiers ouvrages de M. de Voltaire sont aussi gâtés par un amour déplacé. La Mort de César est le premier où il ait osé ne point énerver son sujet. Il a fallu du temps pour s'accoutumer à ce chef-d'œuvre. I
On fait à cts sortes ^^ pièces trois reproches principaux , répétés sans cesse par la manie d'abuser des mots , et l'incorrigible excès du mauvais sens. On prétend qu'elles manquent d'action, d'intérêt et de sensibilité. Ainsi Pompée, assas-
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siûe par un tyran Uche et flatteor ; ainsi Augoste , pardtHinant à cevx qm tmt ccmspiré contre lui ; ainsi Caton, victime volootaire de la-liberté; ainsi César, immolé au milieu du sénat qu'il opprimait; ainsi Brutus, Cassius, tout ce qui reste de Trais Romains ) ta république entière, expirant à la bataille de Philippe , tous ces grands sujets manquent ' d'actioti! Une pièce sans action serait en effet détestable ; mais si le sacrifice que Titus et sa maitresse font de leur amour , sûilit pour former ce qu'on appelle ime action y il n'est pas douteux ■que , de tous les sujets que j'ai cités , il n'y en a pas un dont l'action ne soit beaucoup plus noble et plus étendue.
Quant à l'intérêt , quelle idée avoir de gens qui s'intéressent plus à une intrigue d'amour qu'à une action sublûne? car il en faut revenir à ce met d'acti<m. Conunentdes personnes qui croient aimer la tragédie , peuvent-elles voir, sans l'intérêt le plus vif, les premiers personnages de l'Univers, parlant, agissant, et mourant pour la cause de la justice f pour le soutien de la pins belle constitution politique qui fût jamais? Quelle idée, dis-je, avoir de -gens qui pensent ainsi, et qui ont assez peu de respect humain pour l'avouer ? Quelle idée ont-ils eux-mêmes de l'importance du poème tragique ?
Le dernier reproche n'est pas mieux fondé. En
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effet , dans cette acception, la seiurîbiKté veut dire l'émotion des sens; et cette émotion est beaucoup plus forte dans le F'ieil Horace, ou D. Diègue , ou Srutus que dans Hippoljte ou Xipharès. Quand Racine fit Esther, madame de Sévigné disait : // aime Dieu comme il aimait ses maîtresses. Il y a ime sensibilité qui est extrêmement rare. L'amoïKT de la patrie , la passion pour la gloire et pour la vertu ne sauraient habiter dans une ame jnédiocrement sensible. Ainsi le personnage de Srutus bien traité est un des personnages les plus sensibles du théâtre. Cest une vérité dont il fauf: être eon-' vaincu, je ne dis pas pour juger les ffièces de ce genre, ™*is même pour les comprendre.
' Un auteur, en lisant l'Histoire Romaine, on, si l'on veut, en ne la lisant pas, a cru voir un sujet de. tragédie dans la guerre des esclaves. Spartacus , quoique né en Thrace , érigé dans s» pièce en iils d'un roi des Gaules, reçoit un député de ta part des Romains. La fille du prêtenr Crassus se trouve dans son-camp , jf ne sais -fins de quelle manière. Ils sont amoureux l'un de l'antre, suivant la coutume établie au Théâtre- Français, et, ce qui surprend plus que tout le reste, Spartacus rougit de son amour. Enfin , Crassus lui propose la main de sa fiUe , el même un rang au sénat. Je ne pousserai pas plus- loin l'analyse. Vous concevez les nombreuses absurdités
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d'une pareiUe fable. Vous s&rez que les BoiDains mépiÎAaient tellement Spartaciis et son arm^e, qu'après avoir terminé cette guerre dangereuse, Crassus ne put obtenir que les honneurs dé l'oyatîon. Vous ayez pu voir eependant cette tragédie bizarre et d'ailleurs si durement écrite , accueiUie sur la scène française, le lendemain d'une représentation des Horaces ou de la Mort de César.
Cest avec bien plus d'ignorance et de barbarie que l'anglais Shakespeare a fait parler les Romains, dans une des scènes les pins vantées de son Jules César i peut-on entendre, saiis dégoût, Brutns reprocher à Casqus d'avoir des- démangeaisons dans les mains?
.... Let jne teïî jrou, Cassius, yau jrourseîf Are much condemn'd to hâve an itching palm.
Ta sell, and mort your offices for gold To vndeserven.
ermettee, Cassius, voiu paraissee Tons-méme trës-conpable d'avoir des mains qui tous démangent , de vendre et d'engager vos emploii ponr de l'or à des gens sani mérite.
Quand Brutns dit qu'il ne pent se procurer de Toi par des moyens vils, Brutùs est un personnage raisonnable ; mais il est insensé quand -U ajoute ;
By heaven, i had rather cȉi mjr heart.
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38a ÉPITRE DÉDICATOIRE
Aiul drop my Moodjbr dreckmas, thon ta wfiag From the hard handa of peiu(HUa ikàr wile trash, By anjr indirection.
ciel ! j'aurais plutôt fait moBnajrcr moK c<Bar , goutte k goutte douné tout mou uqg pour des dragmes, qne iîvMr par détour tirer des mains du pay sau sa paurre obole.
On est encore plus révolté de ces paroles :
/ had rather 6e a dog, and bay tke moon Tkan suck a Roman. \
J'aime mieux être un chien et aboyer à la lune qu'être un pareil Romain.
Warburton défend Shakespeare sor cet article. Les gens du peuple, si l'on en croit "Warburton , pensent dans quelques pays, que les cbiens aboient à la lune , par envie. Warburton Àuraiit pu s'épai^ gner ' cette savante remarque. Il aurait dû sentir qu'il ne fallait pas attribuer à Brutus une opinion du peuple, et que c'est en cela précisément que consiste l'extrême ridicule de cette phrase.
Le reste de la scène est de la même force excepté ce qui est cojné mot pouV mot de PlutaVqUe. M' de Vtdtaire a traduit fidèlement, à quelques endroits (irès)' la. pcemîère partie du Ji^ César t'Ahr» ses Commentaires sur Corneille. Vous qui connaissËz si bien la langue et la littérature anglaise, vous n'ignorez pas qoe les dciïï' detùïer* actes de ce
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drame ne sont pas moÏDS bizarres qœ les trois premiers. On remarque surtout , au cinqniènie acte, une scène entre les triumvirs et les conjure's sur le champ de bataille y. avant de commencer le eoinbat. Cette scène est un modèle du style in- )urieuz. Les enthousiastes de Shakespeare tronvent , je ne sais comment , le moyen d'admirer tout cela. Plusieurs grands critiques, anglais, allemands et même français , se sont avises deptis quelque temps de rabaisser nos célèbres poètes tragiques pour exalter oe puissant génie, qui, en faisant parler des héros, a toujours travaillé pour le peuple. C'est Tcloge qu'ils lui donnent sans cesse ; el si c'en est im, véritablement il le mérite. Mais GOQime Aristide , Plioci<m , Drutus , Gaton , Socrate , conube des philosophes et des honunes d'état n'ont, jamais* eu les idées ni les expressions du peuple , il partit évident qu'un .poète qui a bravaillé pour le peuple en les présentant sur le théâtre, a composé nécessairement une mauvaise pièce. Il s'en suit encore qu'un pdète qui les a fait parler et agir, cOTnme ils devaient parler et agir, BC doit guère se ftatter de faire une impression trèsmarquée sur le grosdu public.
Au reste, s'il y a des sujets populaires , si j'ose ■n'exprimer ainsi, et d'auti«s qui ne le sont pas, BrUanhicus , ptèce au mcûns égale à Andromaque ae pbnxvadt réussir autant qa! Andromaque, ni Brutus
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autant que Zaïre. Cette différence existe même dans la comédie. Le Misantrope n'a pas en dans sa nouTeauté le brillant succès de Tartuffe. En Toici , je crois ^ la principale raison : Molière, dans le premier de ces che£s - d'œavre , a peint les moeurs de la cour, et fort peu de spect^euis étaient à portée de juger si la peinture était Adèle. Dans Tatitre il a peint les tracasseries d'une famille bourgeoise et les sourdes menées d'un hypocrite. Ces objets étant plus généralement connus , l'image devait en être goûtée plus généralement.
Il me reste, mon eber frère, à tous parler de TouTrage que je vous dédie, et je ne m'étendrai point sur cet article , car cette Épltre 'n'est point une poétique en faveur de ma tragédie , mais une suite de réflexions fondées sur des principes et sur des faits , deux choses inaltérables -çt auxquelles on ne peut rien opposer de satisfaisant.
On commence à écrire de tous côtés qu'il fant dans une tragédie beaucoup d'ineideof, de tableaux, de coups de théâtre. Cette extravagante théorie n'est autre chose que ,1a pratique de plusieurs écrivains modernes réduite en [««ceptes. Mais, quand on se ' donne la peine d'examiner les ouvrages qui nons ont amené cette théorie nouvelle, on remarque, sinon avec siuprise , du moins avec douleur , un défaut de connaissances poussé quelquefois jusqu'à l'excès , un manque abcolu de judiciaire , et nirloat
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l'alMeDce totale de cette éloquence entraiuaate qui seule peut donner aux écrits un succès durable , et 53D5 laquelle il n'y a point d'ouvrages de génie. Quand on n'est point en état d'instruire et d'émouvoir f il faut bien tàcber de plaire aux yeux. On est parvenu de cette manière à dénaturer la tragédie , ce chef-d'œuvre de l'esprit bumain. Elle n'est plus destinée à peindre les passions les plus énergiques, à représenter les grandes époques de l'histoire du monde et les hommes qui ont honoré l'humtinité , à traiter, enfin ces sublimes questions de morale et de politique qui intéressent tous lespeuj^es. Ce n^est plus qa'im roman dialogué y un amas d'événemens bizarres, d'aventures incroyables, terminé par quelque machine digfie à peine du théâtre lyrique , ou par quelque coup de théâtre d'une exécution difficile , et doot le succès est dû , non pas mérae au talent des acteurs , niais à leur force et à leur adresse.
On a donc oublié tout-à-fait la pratique de Sophocle et de Corneille , celle de Racine et de M. de Voltaire ? Certes nous avons étrangement abusé de quelques essais de ce grand-maître , si nous croyons que les tableaux naturels et vraiment tragiques de Sémiramis et de Mahomet , soutenus d'ailleurs d'une poésie grave, élégante et majestueuse, nous autorisent désoranais à faire de nos tragédies des ballets pantomimes. Cet homme admirable a vu
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naître dans ses dernières années ces spectacles puérils et barbares; et quand son génie, s'affaiblissant par la vieillesse , ne lui permettait plus de lious donner des exemples , il nous donnait encore des leçons, il s'élevait avec force contre l'abus de l'action tbéàtrale , et menaçait la scène française d'une décadence honteuse> si ce détestable goût prévalait un jour.
Ceux qui oat lu l'histoire , ceux qui sont familiarisés avec Plutarque, IHon, Cassius et le recueil précieux des lettres de Qcéron , peuvent décider si j'ai été 6dèle au costume, etsi mes Romains sont de ce petit nombre qui , suivant l'ingénieuse expression d'Algarotti » parlent laUn et non pas espagnol. Puisse cet ouvrage sévère 'obtenir l'estime des gens de lettres! Puisse -t-il obtenir là vôtre, mon cher frère ! Ce n'est pas seulement aux liens du sang qui nous unissent que j'en fais hommage : c'est à l'amitié qui nous unit plus étroitement, c'est à l'amour des lettres qui nous unît encore, et surtout c'est à votre mérite dont je connais toute l'étendue.
BRUTUSetCASSIUS.
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PERSONNAGES
BRDTDS.
CÀSsnis> roRdm-ckim-
HESSILA.
STATILIDS.
AGRIPPA
POKCIE.
FDLTIE.
ON ESCUVE.
Romains de l'ordre àei tétiiiean.
SoLDin.
La seine eil à Philippe , en Macédoine, dans la tente de
D,gn,-prihyGOOglC
ou I. , -
LES DERNIEPS romains;
THAGÉDIE. •