DE M. PALISSOT
J-i'HONNEUR d'avoir tenté le premier ce sujet dilEcile appartient incontestablement à l'auteur. U est vrai qu'il avait eu l'imprudence de se confier à des comédiens; et vous n'ignorez plus, messieurs, qu'il s'est trouvé dans la classe obscure des gens de lettres, des hommes assez peu délicats pour chercher à lui en dérober la fleur. L'auteur fut moins affecté de ce procédé malhonnête que du chagrin de voir son sujet indignement profané. Non-seulement il le fut en mauvais vers au faubourg Saint-
(*) Cette lettre avait été adressée ans rcdacteurs de la Gironique, et devait paraître dantf le cours des représentationd de la pièce : mais les objets de politique ne permettaient point alors de donner tant de places k des discussioni littéraires.
nign^Pdi-vGoOgle
Germain , mais encore au théâtre de la rue de Richelieu, en iDauvaise prose; tellement que celui qui en avait conçu la première idée , et dont le travail était presque fini long-temps avant que ces messieurs n'eussent barbouillé leurs canevas, semblait avoir été devancé par eux , et se traîner à leur suite sur un sujet épuisé.
Le public, à la vérité, sentit bien la différence du pinceau. Vous l'avez attesté vous-mêmes, messieurs j aucune pièce de l'auteur ne fut plus généralement applaudie : mais elle eut moins de succès d'affluence, précisément parce que le sujet , prodigué sans intervalle à deux théâtres, commençait à inspirer une espèce de satiété. Mais si l'on peut affaiblir pour un temps Timpres^on d'an ouvrage de génie, T^et en est indestructible. Ainsi Ton a vu la Phèdre de "Racine se relever plus brillante de l'outrage d'une indigne concurrence ; et cette in jtire , renouvelée avec tant d'audace et par des écrivains ' si inférieurs à Pradon, devient tm motif de plus pour moi de rendre à Tanteur la justice qui lui est due.
J'ose le dire, avec ce sentîm^ qui m'a toujour s animé pour la gloire des arts, je ne connais point d'ouvrage qui présentât plus de difficultés àvaiaa<e, et qui put donner une idée plus hante du talent capable de les surmonter.
Avoir soutenu le fardeau de cinq actes en corn-
nign^Pdi-vGoÔgle
DE M. PALISSOT. a85
jneoçant cette tragédie précisémeot ou elle devait cfMnmencer, le jonr même du jug«aieat de Calas; avoir osé mettre en actioQ, ce cpii jusqu'alors était sans exempte, ud ioterrogatoire juridique, et eu avoir fait une des plus intéressante» Keàes de la pièce ; avoir franchi une difficulté peut-être encore plus ^ande, en faisant un honnête bpmnie dn juge qui a le mallteur' de condamner l'iimoeence ( et prenez garde, messieurs, que, sans cette difficulté surmontée, Touvrage n'avait plus de but moral, et ne pouvait [Jus s'appeler! r£co^ des juges) , c'était assurément avoir ranporté le prix de son art. Mais si VOUS; ajoutes, à ce prodigieux. mérite celui que suppose l'invention du personnage de la Salle, l'un dfs plus beaux modèles de vertu qui aient jamais été ims au diéàtre, quel rang assignn^ez-vous à l'autçuTj <^, en moÏEis de deux anneeâ, des succès de Qtiu-l^s. tX «t d# Henri VIH, s'était élevé ^ cette ntOuTelle ^oire? Quelle suUîrae leçon de morale 4jpie cette pièce LEt» d«ptûs les clief»Hl'Œiivre dé aotve scène, sûr 4|uel théitre avions^noos entendit une pareille suite non interrompue: de beaux vers? OJi ce jeune antew, à qui l'on i^spuUit la sensibilitéj »-t-il puisé cette foule de sesAimou .'exquis , déUcieUx , bi^ib«s sans attoune ostentbticm , et mûquement par hrar ekbréme vérité? De qn^es n(^iesses il a su semer^ un stqet en apparence' si stén)e,et dontiTactioB n'égale, pour ainsn dire,' ^e
nign^Pdi-vGoOgle
a86 LETTRE
la durée de la représentation! Quel tablean qne celui des cruautés de Baville en Languedoc, et des fmaestes-efièts de la reTocation de l'édit de Nantes! Quelle savante opposition que celle des deux portraits de Louis XIV ! Enfin quel magnîtfqae éloge de Voltaire , et qu'il se trouve heureusement placé dans une des plus glorieuses époques de sa vie.
Oh! je sens qne je n'écouterais jamais avec patience l'homme injuste qui se permettrait des propos légers, non sur le talent, mais sur le caractère moral du jeune poète qui a su rendre la yertu si respectable, et' qui a trouvé dans 'son cœur cette abondance de sentîmens puisés dans la plus belle nature.
Cependant il faut l'avouer ; ce n'est pas à lui seul que nous devons tout le plaisir que nous a fait son ouvrage : il a été secondé par le talent le plus digne du sien. Quiconque n'a pas vu Monvel dans le personnage de Calas ne connaît qu'imparfaitement le talent supérieur de cet acteur célèbre. Je me plais d'autant plus à lui rendre cette justice , que j'avais eu.le malheur de me laisser prévenir contre lui. Oh m'avait dit ( peut-être avec plus de porfidie-qùe de vérité, mais enfin j'avais eu la faiblesse de croire) qu'il avait cherché à nuire au succès d'un de mes ouvrages. Je déclare que j'ignore et que je veux ignorer si réellement il a en ce léger tbrt envers moi j mais je iie m'ai accusé pas moins d'injustice à
nign^Pdi-vGoOgle
DE M. PALISSOT. aSj
S4H1 égard , et je la répare autant qu'il est en moi par l'aveu que j'en fais. & le public m'a fait l'hoimeur d'adopter quelquefois mes jogemens, je crois me donneur de nouveaux droits. à sa confiance en lui prouvant qu'une rétractation n'est qu'un plaisir pour xnoiy quqnd je reconnais que des préventions ont pu ^'égarer.. Oiù> 'Monvel, j'aime à vous témoigner publiquement l'estime que je fais de vos talens , et k vous dire que vous serez toujours con^>té parmi les plus grands maîtres de votre art. Je. vous ai adxmré sur l'une et l'autre scène; mais vous ne m'avez jamais paru, plus sublime que dans ce personnage de Calas, inBniment plus intéressant à mon gré que celui de Socrate.
Qu'il me soit permb de revenir encore un moment à l'ouvrage que vous avez si bien fait valoir. Par quelle heureuse magie un sujet qui pouvait ne sembler que sombre et atroce a-t-il pu devenir si touchant? Comment l'auteur est-il venu à bout de réaliser son pn^re vers,
Qu'il loit atteadriuant , qu'il ne soit point horrible ?
C'est sans doute par le caractère de constance et de dignité qu'il a su donner au personnage de son héros. C'est lui, c'est la victime elle-même qui console pendant toute la pièce tous les infortunés qui prennent part à son malheur; c'est lui qui, dans la situation la plus terrible, entouré de sa femme et de
nign^Pdi-vGoOgle