NOTICE
la douleur partagée doit s'appeler consolation (i).
Une femme célèbre qne Che'mer comptait au nombre des écrivains dont la littérature française devait s'enorgueillir {2), l'a jugé luimême avec beaucoup moins d'équité (5). Elle ne cité pourtant , de toute sa conduite politique , que deux faits fort honorables l'un et l'autre, savoir, ce qu'il fit pour M. de Talleyrand qui lui dut son rappel, et pour M. Dupont de T^emoms qu'il parvint à sauver. Madame de Staël trouve ces deux actions assez belles poiu- s'y associer elle-même; et, sans doute , elle était fort digne de les suggérer ; car on l'a vue , dans toutes les circonstances difficiles , empressée à rCHdre des services courageux; et les périls de tous les hommes de
(1) Voyez les vers 129-156 du Discours sur la Calomni«, pages 96 et 97 des Poésies diverses , imprimées en 1818.
(2) Page 355 du Tableau de la Littérature française depuis 178^.
(3) Coiuidérations sur la RéTolutioD française, pages 188 et 189 du tome II.
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SUR M.-J. DE CHÉNIER. xxxm mérite, "y compris Chemer(i), ont toujours vivement excitéson zèle. Il e'tait l'un de ceux dont elle recherchait le plus la société : on la rencontrait chez lui ; on le remarquait parmi les membres du Corps législatif et de l'Institut qu'elle se plaisait à réunir chez elle. Elle aimait comme loi, il aimait comme elle, la liberté et la justice; et, depuis 1796 jusqu'en 1802, on n'apercevait d'ordinaire aucune diiFérence bien essentielle entre leurs opinions politiques. Il n'en était pas tout-à-fait ainsi lorsqu'il s'agissait du genre romantique ou de la philosophie allemande : nous devons confesser que, sur ces articles, Chénier ne se montrait ni assez traitable ■ ni peut-être même assez poli; et c'est sans doute à quelque ressouvenir de ces discussions ou disputes littéraires, qu'il convient d'attribuer ce qui est dit des préjugés et de l'àpreté de Ché-
(i) Voici ce que madame de Staël écrivait, en 1802, à un ami de Chenier : h Je suis venue chei vous ce matin pour 1 vous demander si vous ne saviec rien de Chenier dont je » suis fort inquiète , et pour causer avec vous sur les services
■ qu'on peut lui rendre. Je voulais lui faire offrir de l'ai^
■ gent, un asile et un passeport^ selon qu'il pourrait en n avoir besoin , etc. »
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nier, dans l'ouvrage posthume, d'ailleurs si reconuuandable, de madame de Staël.
Tous ceux qui ont connaissance des dv^nemens de 1799 ^^ ^^^ '^''^ anne'es suivantes, savent queCfaénier fut l'unr des hommes publics de cette époque qui, soit dans les commissions intermédiaires établies le iSbrmnaire, soit au sein du tçibunat,* s'efforcèrent de mettre un frein* aux usiu^ations , de repousser les lois arbitraires, de maintenir en France les derniers restes du système représentatif; et qu'on eut besoin d'éloigner pour arriver au consulat à vie et à l'empire. Il fut donc compris dans l'élimination de 1802 avec MM. Benjamin Constant, Bailleul, Ganilh, Ginguené, Parent- RéaljThiessé, Daunou, Saint-Aubin, etc.; et peu s'en fallut qu'on ne prît contre lui des résolutions plus violentes (i).
Tant d'orages, tant de périls et de chagrins doivent être comptés parmi les causes qui ont abrégé les jours de Chénier. L'altération de sa sauté n'était déjà que trop sensible en 1799,
(0 Voyez la note précédente.
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quand il résistait, avec l'énergie la plus honorable, aux derniers mouvemensde l'anarchie, et aux premières entreprises de l'usurpateur. Sa constitution robuste, et les soins de M. Portai, son médecin et son ami, ont lotte', pendant plus de dix ans, contre les progrès d'une maladie grave et compliquée qui , peut-être , aurait oedé aux efforts de la nature et de l'art, si Chénier avait su s'assujétir à im régime uniforme et austère : mais, trompé par l'activité toujours croissante de ses fafcultés intellectuelles et morales, il méconnut long-temps son état , et n'en sentit tout le péril que lorsque ce sentiment ne pouvait plus être qu'un pe'ril de plus.
C'est dans le cours de ces dix années qu'il a commencé ou achevé la plupart de ses ouvrages. Il en avait projeté plusieurs autres- : par exemple, une tragédie ayant pour sujet la mort de Gonradin , une édition de Racine , un traité des sources du pathétique, une continuation des elémens de l'histoire de France de Millot.ll ne subsiste aucun vestige de ces projets , parce que Chénier n'écrivait presque jamais de notes ni d'esquisses ; mais les matériaux en étaient si bien rassemblés et disposés dans sa tète , qu'il
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rendait compte de toutes les idées > de tous les de'tails qui devaient entrer dans ces productions futures , et que , lorsqu'il en parlait, il en composait réellement quelque partie. L'étendue et la ténacité de sa mémoire le dispensaient des soins qu'on a coutume de prendre pour recueillir et ïixer ses connaissances et ses pensées. Quoiqu'il n'eût jamais rien transcrit, rien extrait de ses lectures , nous ne saurions dire combien de volumes on eût rempli des morceaux de vers et de prose qu'il savait par ct3eur : car il faudrait y comprendre, non-seulement tous les chefed' œuvre de la poés» française, tous les grands traits et les plus belles pages de nos maUeurs écrivains en prose, mais encore un recueil trèsr-long, quoique choisi, des plus mauvais vers qu'on ait faits depuis Chapelain , et des phrases les plus ridicules qu'on ait écrites depuis les premières harangues de l'Académie française. Aucune sottise n'échappait à sa mémoire impitoyable qui avait ■ contracté , en quelque sorte, les habitudes satiriques de son esprit : mais aussi il ne pouvait rien voir de grand et de beau sans l'admirer, ni rien admirer sans le retenir à jamais. Tant de souvenirs
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toujours fidèles, toujours prësens^éclairaientles discussions littéraires auxquelles il prenait part : il disposait d^m inépuisable fonds d'exemples qui venaient s'appliquer d'eux-mêmes, avec une parfaite justesse, à chaque point d'une question. Ce qui surprendra davantage ceux qui ne l'ont pas connu, c'est qu'il savait presque autant de dates que de vers : pas un seul fait de quelque importance dans l'histoire civile ou littéraire, dont il ne fût toujours prêt à rappeler l'ëpoque précise ou convenue ; pas im poète, pas un seul auteur, tant soit peu remarqué, dont il ne put au besoin et sans la moindre recherche, dater la naissance, les travaux et la mort, autant du moins qu'on le peutfaire. Davait particulièrement étudié la bibliographie , comparé les plus riches catalogues, examiné un très-grand nombre de livres j non-seulement il savait d'une manière imperturbable > les dates de toutes les éditions qui sont dignes de quelque souvenir, mais il en avait observé et retenu toutes les circonstances distinctives : cette étude lui plaisait, comme une branche de l'histoire littéraire, de cette histoire de toutes les connaissances himiaines> qui est ^e-même l'une des plus utiles connaissances.
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Il n'avait point cultiva les sciences physiques et mathématiques ; mais il eu savait Thistoire et parconsëquent les principaux résultats, ceux du moms que le langage commun peut exprimer.
Plus entraîné vers les arts qui tiennent à la poésie par des rapports immédiats et sensibles, ilen avait appris et les annales et les langues : il prenait un vif intérêt aux arts du dessin, il Cultivait la musique; et les grands arûstes le plaçaient au premier rang des amateurs éclairés. Mais il excellait dans ^les deux genres de connaissances qu'on a coutume de désigner par les noms de belles-lettres et d'histoire : il les regardait comme indivisibles et n'en s^iarait ni l'analyse de la pensée, ni les sciences morales et politiques. Malgré Pinunensité de ses lectures, et son goût pour certaines recherches, il ne prétendait point à l'érudition ; mais fort peu de littérateurs ont réuni, possédé un plus grand nombre de ces connaissances régies, de ces lumières véritables ' et fécondes qui ne prennent que le modeste nom d'instruction, et qui manquent souvent aux érudits.
De ses pasâtms qui toutes étaient vives , la plus dévorante fut le désir de contribuer aux
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progrès des lumières : il aimait les lettres et la vërîte' encore plus que la gloire. L'extrême im- ' perfection de renseignement dans les écoles publiques, ravaïent frappé dès son jeune âge : il n'omitaucunsoinpouryremédier, soitlorsqu'il concourut à la rédaction des projets de loi qtù concernaient cette importante matière , soit lorsqu'il exerça les fonctions de membre du jury d'instruction du département de la Seine, puis celles d'inspecteur-g^oéraldes études. L'état déplorable de sa santé ne modéra point son zèle : il parcourut, en 1 8o5, les départemens de l'ouest, y visita toutes les écoles , ranima partout les études et Fémulation; 'jamais sa maladie ne l'a plus afiligé qu'en le forçant d'interrompre de si utiles travaux. H continua du moins de prendre part à ceux de la classe de l'Institut à laquelle il appartenait, et y concentra souvent toute l'activité de son esprit et de son ame : ses trois dernières années n'ont guère été consacrées qu'au service et à la gloire de cette compagnie. U entreprit pour elle le TaUeau de la Littérature fi-ançaise depuis 1 7 89 ; et quoiqu'elle nêputiisse point avoir revendiqué cet ouvrage, il doit être permis de dire qu'eÛe n'a guère vu naître dans
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son sein dé productions plus honbrahles. Mais il s'intéressait vivement à tous les autres dbjets des discussions académiques , particulièrement aux concours d'éloquence et de po^ie ; zélé défenseur des vrais talens, toujours sur de les discerner et presque toujows d'obtenir pour euxdestriomphes.S'il en fallait citer un exemple, nous nommerions M. Jay,- l'un des écrivains les plus distingués de l'époque actuelle, et dont les succès ont commencé par le suf&age de Chénier. Tel était enfin son dévouement à tous les gem-ès de travaux littéraires que le dictionnaire même de PAcadémie française l'a occupé sérieusement, et qu'on retrouve dans ses papiers les traces des efforts qu'il, a laits pour le perfectionner, ou du moins pour substituer des exemples classiques aux phrases triviales, insignifiantes et quelquefois incorrectes qui le remplissent.
Nul n'a su, mieux que lui, jouir de tous les succès de ses plus dignes rivaux : c'étaient pour lui des jours de fête que ceux où la littérature s'enrichissait d'un bel ouvrage, de l'Othello de Ducis, de l'Âgamemnon de M. Lemercier, d'ime comédie de T!^. Ândrieux. II louait élo-
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quemment même ses emiemîs ^ La Harpe, par exemple, qui après avoir reçu de lui dVminens services (i), l'outragea plus qu'auparavant. H est vrai que Chénier s'est vengd, par quelques traits satiriques, de cet excès d'ingratitude et d*injustice;mai$ il conuutles bornes que devaient avoir ces représailles. Dès qu'il siit que La Harpe était malade, il retira des mains de l'imprimeur une dernière satire où ce littérateur célèbre était juge sévèrement. Ce n'est là qu'un acte d'humanité bien simple et bien vulgaire dans les mœurs de Chénier : mais lorsqu'il était malade et presque moribond lui-même, ses ennemis n'avaient pas coutume d'être si généreux.
Chénier recevait dans la société, de tout ce qu'il entendait et voyait, des impressions «extrêmement fortes , et au moment ou elles s'emparaient de lui, il ne savait pas les dissimuler : voilà pourquoi ceux qui n'ont pas eu avec lui
(i) Au commea cernent d'octobre 179S, Chénier, membre du comité de salut public , déchira publiquement et avec indignation , un mandat d'arrêt décerné contre La Harpe par un autre comité , et qu'un personnage dès lors très-puissant, allait mettre à exécution. Ce fut encore Chénierquiseebargea de veiUwàlas&reté de LaHarpeen septembre 1797-