‹ Théâtre de M. J. ChénierChapitre 48 sur 251 · DISCOURS PRÉLIMINAIRE · texte numérisé non relu

DISCOURS PRÉLIMINAIRE

OuivANT l'opinion d'un grand géme de.rantîquité, la tragédie est plus philosopbiqi^e et plus iostructÎTe que l'histoire même. S'il faut entendre paç^ tragédie un roman d'enTiron quinze cents vers , chargé d'épisodes, écrit d'une manière lâche et boursoufitée , dont Tunique but est d'intéresser pendant deux . heures par une intrigue adroitement combinée et semée de quelques situations piquantes , on ne saurait être sur ce point de l'avis d'Aristote; et ce poëme, bien loin d'avoir l'importance qu'il lui donne, n'est gaère au-dessus d'un opéra comique. ^

Mais si, pour composer une excellente ^agédie , le choix nécessaire d'un seul fait intéressant et TTÙsemblable n'est presque rien ; s'il faut des caractères dessinés fortement, puisés dans la belle nature, et se faisant ressortir les uns et les autres par un contraste perpétuel; si ce grand mérite n'est rien encore ; si l'on doit é«rire l'ouvrage en vers; si les vers doivent être toujours travaillés ,

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sans que le travail se fasse sentir; toujours pleiiu de poésie, sans que le poète s'étale, pour ainsi dire; forts sans dureté , majestueux sans enflure, simples sans familiarité , harmonieux sans que l'harmonie coûte rien au sens; s'il faut par la magie de l'éloquence , remuer les cœurs et faire verser des larmes de pitié ou d'admiration, et tout cela , pour inculquer aux hommes des vérités importantes , pour leur inspirer la haîne de la tyrannie et de la superstition , l'horreur du crime , Tamour de la vertu et de la liberté, le respect pour les lois et pour la morale , cette religion universelle : si tel est , dis-je , le but de la tragédie , si telles sont les qualités nécessaires pour approcher dans ce genre de la perfection qu'il est impossible d'atteindre , on est forcé de se ranger à l'avis d'Aristote, et d'avouer qu'un pareil poème est la production la plus philosophique et la plus imposante dii génie des hommes. Aucun ouvrage n'exige un esprit aussi flexible y une aussi grande variété de talens et de connaissances.

Voilà ce qu'était la tragédie dans Athènes. Ajoutez qu'on n'y représentait que des pièces nationales. Le théâtre grec retentissait des louanges de la Grèce et de ses héros , quelquefois même des vivans.Lesguerriers, qui à Salamine avaient vaincu le grand roi , entétadaient célébrer leur vaillance dans la tragédie des Perses. Souvent, en faisant

parler les fameux personnages des temps passes , le poète inse'rait dans sa pièce des détails relatifs aux temps présens. L'Œdipe à Colonne , entre antres j est plein d'allusions à la guerre du Péloponnèse. Pent-<« s'étonner , après cela , de l'enthousîa»ne qu'inspiraient à la nation la plus senàble de la terre ces chefs-d'œuvre d'éloquence représeutés sur des théâtres magnîGques , avec un appareil digne des poètes et de l'auditoire? Les spectacles, dans ta Grèce , étaient des fêtes publiques, et laissaient des traces profondes , parce qu'ils n'étaient pas trop souvent répétés.

Le poète sublime qui a créé la scène française avait tous les talens nécessaires pour l'élever à la hauteur du théâtre grec ; mais des obstacles sans nombre l'en ont empêché. D'abord il était impossible de traiter dignement des sujets nationatp:: sous le règne absolu du cardinal de Richelieu. Les malheurs de la France , occasionnés presque toujours par la faiblesse des rois , par le despotisme des ministres, et l'esprit fanatique du clergé, auraient nécessairement rempli de véritables pièces nationales. Le gouvernement n'était point assez raisonnable pour les permettre , et les Français n'étaient pas encore capables de les sentir.

Quant aux défauts de Corneille, on a dit souvent qu'il les devait à son siècle, et rien n'est plus vrai; mais on pouvait ajouter cpi'il les a rendus

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très-dangei^ux , en leur donnant une force tpà appartenait à son génie, et qui les a consacrés coipme des beautés dans l'esprit de la multitude. Les romans de la Calpreoède et de mademoiselle Scudéri étûent devenus en France une espèce de poétique du théâtre. De là ces intrigues sans fia, ces noms su{^K>sés , ces épisodes c<»itinuels , ces payions sans naïveté ; et, pour tout dire , en ua mot , cette nature factice que tant de mauvais cntiques ont ridictdement préférée à l'exquise âm- {^cité de la scène, grecque. Le Gd fit pleurer toute la France ; Cinna fixa notre langue ; on ad-i mira dans Horace des beautés inconnues ayant Corneille : mais ce génie vieillissant produisit une foule d£ pièces avs» monstrueuses pour les mœurs que pour la diction. U semblait vouloir re]|^onger le théâtre dans la barbaine dont ses cbefe-d'oeuvro l'avaient tiré.

Racine ne bannit pas entièremeot l'afieterie qiù s'était emparée du théâtre, mais il sut mettre dans ses vers le naturel le plus élégant; il rejeta cette Iroide métaphysique prQdiguée avant lui jusqu'au sein des conjurations, du parricide et de l'inceste. On ne vit plus paraître ces sublime^ princesses qui ne s'abaissaient jamais à pleurer. Cependant , par les suites d'un goût détestable , les larmes de Monime, d'Andromaque et d'Iphigéuie , ne faisaient pas soupçonner au public qu'il avait admiré des

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fautes énormes. Nombre de gens regrettaient encore le ton mâle et guindé de Viriate et de Patchérie.

On chercherait en vain dans Racin« des de-* taâls politiques comparables aux beaux ihorceaict de Ginna; mais il y a ]ilns- de mi»'a'te dans sies bons otrvrages que dans cetix de Ctfraeille. Après avoir abaûrfonné la scèfte à trente-huit ans, il conçut dam son loisir, trop'lông pour la glioite d'à notre littérature ^ il ecmçut , dis-je , qu'il pûtfrait surpasser ComeiUe et lui-même , et peut-êftè égaler Sttphocle. 11 fît Adiatie , l'oUTTage le plil& , parfait qui ait iUustrë la scène française. Ce c^efd'œmrre n'est pas dir^ contre le fenitisihè; on ne l'eut pa^ sonfEert à k cour : lAals il est dirigé contre les flatteurs , contre les prêtres coftrtïsans , contre la politique cruelle des ambitieux. Les leçons que donne le pontife au' jeime roïApi'it vient de couronner sont dTun pathétique adinirabtë , et d'une raison sublime. On concevra que Racine ne pouvait se permettre davantage-, si l'on veiit examiner avec attention le siècle brillant qui lui doit une partie de sa gloire. On verra quetlë êVtât lia servitude des pensées sous le règne de IiOuîsXlV, et l'on sen^ra combien il eût été dangereux dé Vouloir secouer ces chaînés de l'esprit. L* temps nous a permis d'oser beaucoup plus j et nos descendans oseront plus que nous. S'il eût vécu dans notra

siècle , cet homme à qui la nature avût accordé tant de facilité pour le travail et tant de patience , une toison si droite et une senùbilité si exquise , il aurait mis sans doute plus de hardiesse dans les mœurs et dans les détails de ses immorteb ouvra'ges. Non content d'égaler l'harmonie enchanteresse des vers«de Sophocle et d'Euripide, la grâce et la majesté de leur diction , la Taiiété de leur éloquence, il les aurait encore imités dans l'art de donner un grand but au poème tragique. Comme eift , il aurait mis sous les yeux de sa patrie ses lois , son gouvernement , ses grands hommes , les époques célèbres de sou, histoire ; conune eux , il aurait instruit ses coQtemporains en retraçant les malheurs et les fautes de leurs ancêtres; et la France aurait des modèles de tragédies nationales.

CampîsRvu , La Grange-Ghancel et quelques autres perdirent le théâtre. On vit reparaître sur la scène tragique les princesses déguisées, les princes qui ne se connaissent pas eux^nèmes , les intrigues compliquées , et tous les beaux sentimens de Cassandre et de Oélie. Cependant les chefsd'œuvre de Racine n'eurent jamais autant de succès dans leur nouveauté que les faibles ouvrages de Cwnpistron ; et Tiridate faisait les délices de Paris à peu près dans le temps où l'incomparable Âthalîe passait pour un mauvais ouvrage.

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C'était la mode de s'enauyer en la lisant. Cette mode ne cessa qu'au commencement de ce siècle , quand la France avait perdu Raciue.

Entre la dernière tragédie de cet homme éloquent et la première de M. de Voltaire , il s'écoula un espace de près de trente années. Pendant tout ce temps la scène fut livrée à des poètes sans geoie , à des écrivains dont les meilleurs étaient médiocres. On croyait la carrière fermée, lorsqu'OËdipe parut. Il est imprudent d'annoncer à ta moit des hommes illustres qu'ils n'auront plus d'égaux. Je conçois qu'un tel arrêt satisfait l'amourpropre de celui qui le prononce ; mais cjest prédire un fait impossible , et par conséqu^t , c'est une absurdité.

La révolution dans les idées, maintenant si avancée d'un bout de l'Europe à l'autre ^ commençait à éclorre sur la fin du règne de Louis XIY. La révocation de l'édit de Nantes , funeste aux intérêts politiques de la France , fat utile aux progrès de l'esprit général. Les proteslans y chassés de France , accusèrent , dans une foule de livres, la religion qui les persécutait. Les matières religieuses furent soumises à la discussion , et la discussion chez quelques-uns produisit le scepticisme La raison humaine fît plus de pas en vingt 9ns qu'elle n'en avait fait depuis un siècle avant cette époque. Parmi les ouvrages nés dans ces tempS'

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orageux , il faut distiuguer ceux de QDti>e giand dialectitien Baylé , et s.iLEtout soa dîcûcHlEHâre , le seul ouvrage de Cette çspèce (mi. il y ait du gémtt , et l'ua 4«s pli^ beaux monumeos qu'ait élevés la philosophie. A,u gQuverquBsateDt mosacal des dernières aaoees de Louis XÏV succéda, sous la régeuce j une espèce de liberté de penser. Fouteneile , im motneiU; peisécuté par les jésuites , jouissait alors d'uœ haute réputation. 11 la devait à ses éloges , et à cette histoire des oracles qui d'abord avait failli le perdre. Ce fut dans cet aur* rore du bop sens que parurent les premiers essais^ de M. ds Voltaire. U ne'créa poird l'esprit philosophique en France; il l'y trouva; mais il sut l'appliquer à tous les genres d'ouvrages littérùres ; il le mit à la portée de toutes, les classes de la société ; il en fît , pour ainsi dire , la monnaie c(mran):e , et parvint à exercer sur tout son siècle l'em* pire le plus cher et le plus umversel, celui da génie et de la raison.

C'est surtout à ses tragédies que M. de Voltaire doit son influence sur l'Europe entière. Un livre , quelque bon qu'il soit , ne saurait agir sur l'esprit public d'uae manière aussi prompte, aussi vigoureuse qu'une belle pièce de théâtre. Des scènes d'un grand sens , des pensées lumineuses, des ventés de sentiment exprimées en vers harmonieux, se gravent aisémeot dans la tête de la plupart des

8pe<^tears. Lee détails sont perdus pour la mnlti-* tude ; le fil des raisODaemens iotermédiakes loi échappe ; eHe ne saisit que tes résullats. Toutes nos idées viennent de nos sens : mais l'homme isolé n'est énra cpie médiocremefft ; les homines rassemblés reçoivent des impressions foates et durrables. Personne chez les modernes n'a si bien conçu que M. de Voltaire cette électricité du théâtre. On a critiqué ses plans , et peut- être avec raison. Il y a quelquefois plus de richesse que d'ordre dans l'économie de ses tragédies; il n'a pas toujours observé la vraisemblance ; on peut préparer les événemens mieux que lui. Mais pour de légères fautes de composition , que de beautéç de toute espèces ! quelle grandeur dans les conceptions 1 c'est là sa partie dominante ; que de situations tragiques ! que de passions 1 que de mouve^ ment! La tragéiUe de Manlius est beaucoup mieux conduite que Mahomet, Alzire, ou Sémirams; mais te cinqmème acte d'Alrire vaut dix tragédies conarae Manlius. 11 faut ime espèce d'imagination pour éveiller sans cesse la curiosité par de nouveaux incidens ; il faut donc beaucoup d'at. dresse pour éviter toutes les invraisemblauces : mais il faut du génie pour peindre énergiquement les moeurs ; il faut du génie pour mettre la raison en sentiment ; il faut du génie pour échauffer le .

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cœur, pour éclairer l'esprit, et pour enchanler

l'oreille.

Les nombreux succès de M. de Voltaire irritaient l'envie. Elle avait besoin d'un rival à lui opposer : elle se saisit de Crébillon. L'auteur de quelques pièces romanesques et mal écrites fut préféré, pendant quarante ans par des journalistes, À l'auteur de Mérope et d'Âlzire , au plus beau génie du dix-huitième siècle. Le dernier soupir du grand homme fut fatal à la réputation de Crébillon. Le nom de ce poète incorrect et sans naturel cessa d'être prononcé avec ceux de Corneille et de Racine, et l'enhousîasme qu'il avait inspiré tomba de lui-même , par la raison que ses admirateurs ne pouvaient le lire.

M. de Voltaire a plus apprçfondi dans ses tragédies la morale proprement dite que la politique. Il a combattu la superstition durant soixante ans; sa plume a sans cesse retracé les usurpations du sacerdoce, raremeiit les prétentions arbitraires des rois et des grands. Il a îah quelques tragédies où le public français entendait an moifis prononcer des noms français : mais parmi ces tragédies, d'ailleurs fondées sur des faits inventés, Zaïre, est la seule quî soit admirée des connaisseurs , et les Français n'y sont qu'accessoires. Les obstacles qui ont empêché Corneille et Racine de représenter leur nation sur la scène tragique existaient encore

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pour M. de Voltaire. Grâce à lui-même , grâce à «pielques philosophes qiû ne se sont pas occupés du théâtre, ces obstacles n'existent plus pour nous. Les hommes supérieurs font marcher l'esprit humain. Sans eux il resterait immobile. Les pas que ces maîtres fameux ont fait faire à notre siècle doivent exciter notre émulation. Continuons la route , s'il est possible , en partant du point oii ils se sont arrêtés.

Echauffé des mon enfance par les écrits des grands hommes, pénétré des vérités çublimes qu'ils ont exprimées avec tant d'énergie , passionné pour l'indépendance , et révolté contre toute espèce de tyrannie; mais, par une suite de ce caractère , me sentant très-incapable de parvenir à la faveur sous un gouvernement arbitraire , je m'étais livré de bonne heure à la philosophie et aux belles-lettres. J'avais compris- que, dans un état ou l'iutrigue dispose de toutes les places, uu bon livre, c'estrà-dire un livre utile, devient la seule action publique permise à un citoyen qui ne veut point descendre à des démarches humiliantes. Entrdné vers la tragédie , non-seulement par un penchant irrésistible, mais par un choix médité , par une persuasion intime que nulle espèce aouvrage ne peut avoir autant d'influence sur l'esprit pubUc , j'avais conçu le projet d'introduire sur la scène française les époques célèbres de l'histoire

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moderne , et particulièrement de l'histoire natio< nale, d'attacher à des passions, à des éTe'nemenv tragiques , un grand intérêt politique , un grand but ntoral. J'avais cru qu'on ponvait rendre notre théitre plus sévère encore que celui d'Athènes; j'avais cm qu'on pouvait chasser de la tragédie ce fatras d'idées mythologiques et de fables monstrueuses y toujours répétées dans les anciens poètes.

J'ai du moins saisi la seule gloire où il m'était permis d'aspirer, celle d'ouvrir la route .et de composer le premier une tragédie vraiment natio< nale. Je dis le premier , car tout le monde doit sentir que des romans en dialogue sur des faits très-peu importans , ou traités avec l'esprit de la servitude , ne sauraient s'appeler des tragédies nationales ; et les personnes un peu lettrées n'ignorent pas qu'on avait fait , il y a plus d'un siècle , des tentatives.en ce genre. On a écrit, dans ces derniers temps , quelques tragédies sur des sujets français ; mais ces pièces sont une école de préjugés , de servitude et de mauvais style. Du BeUoy, calculateur d'effets du théâtre , a substitué aux grands intérêts publics des niaiseries chevaleresques et des rodomontades militaires : il a sacrifié sans cesse à la vanité de quelques maisons puis* santés et à l'autorité arbitraire. Il a donc fait des tragédies arui-nationales ; et , si les hommes d'un

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goût délicat souffrent en écoutant de pareils ouvrages , ce n'est pas dans le fond , parce qu'ils ne sont point assea conformes à l'histoire , c'est parce qu'ils ne sont point du tout conformes au sens commua.

J'ai choisi pour mon coup d'essai le sujet, j'ose le dire , le plus tragique de l'histoire moderne y la Saint- Barthélemi. Nul autre ne pouvait offrir peut-être une aussi forte peinture de la tyrannie joiBte au fanatisme. Que le public me permette de l'entretenir un moment des prétendus inconvénieas que quelques gens ont trouvés à la représentabon de cet ouvrage. Mes lecteurs voudront bien remarquer qu'eu réponddbt aux objections faites à ce sujet , j'aurai répondu à toutes- celles qn'oa pourrait faire contre jes tragédies pcditiques et nationales. Elles demandent à être traitées avec cette liberté austèive et impar^ale, avec cette haine des abus, avec ce mépris des préjugés qui distingue oa poète et un historien philosophe. S'il s^ trouve , et certainement il s'en trouvera parmi ceux qui jetteront \m coup-d'œil sur cet é(xil; s'il se trouve des personnes luen convaincues que ce genre d'ouvrage ne serait pas moins utile qu'il serait intéressant pour la nation ; s'il se trouve , et certainement il s'en trouvera , des personnes étonnées de la puérilité des. objections que je m'apprête à réfuter, je les prie d'observer que ces ob-

jections m'ont surpris plus qu'ua autre; et je les prie eocore de vouloir bien se joindre à moi , d'unir sur ce point leurs voix à la mienne , et d'em.' ployer, pour soutenir la raison , un peu du zèle et de l'ardeur qui n'ont cessé d'animer ceux qui font profession de la combattre.

PTest-il pas d'une extrême indécence de représenter sur le théâtre un roi de France tout à la fois homicide et parjure , nn roi de France qui verse le sang de ses sujets? Voilà la première objection. Que veut-elle dire? A qui craint-on de manquer de respect? Sont-ce des courtisans de Charles IX qui parlent? L'indécence serait de calomnier un ClTarlemagne , nn Louis IX , un Louis XII, un Henri IV. Mais quand nn roi de vingt -deux ans a pu commettre le plus grand crime dont l'histoire du inonde fasse mention , celui d'un roi qui conspire contre son peuple, l'indécence" est, sans contredit, à penser un seul moment qu'une nation, victime de sa rage, lui ddit encore des égards , et qu'un citoyen de cette nation ne peut la venger après deux siècles écoulés, en livrant sur le théâtre la mémoire de ce monstre à l'exécration publique.

N'est-il pas indécent de représenter des prêtres chrétiens sur le théâtre ? n'est-ce pas un moyeu sûr de nuire à la religion, surtout si l'on fait parter ceux qui ont mérité la haine publique? Tel est

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la seconde objectioa. Cest à peu près celle que les dévots faisaient autrefois contre la comédie de Tartuffe. Ainsi les charlatans qui trompent les peuples font toujours semblant de confondre la cause des hommes et la cause de Dieu. Mais leur fausse dialectique ne séduit plus personne. Non , sans doute f un ouvrage où le fanatisme est peint des couleors les plus noires, c'est-à-dire , de ses réritables couleurs; non, sans doute, im ouvrage où la tolérance est précbée sans cesse, ne saurait nuire à la religion , à moins que la religion ne soit essentiellement fanatique et prodigue du sang des hommes. Si cela était, ceux qui voudraient l'abolir seraient les bienfaiteurs de l'humanité; mais cela n'est pas. Les jours sont venus où la religion s'épure et s'identifie , pour ainsi dire , avec la morale. On sait qu'il ne faut point accuser Dieu des fautes de ses ministres ; et l'on sait qu'un ministre de Dieu pent être coupable. Le prêtre convaincu d'un crime est puni comme un autre bomme ; et les privilèges de l'église doivent être anéantis au théâtre comme ailleurs, par la raison, maintenant connue, qu'un privilège est une chose absurde.

On m'a fait une troisième objecdon, qui me serait bien plus seuùble , si elle n'était parfaitement ridicule , et peut-être indigne de la réponse sérieuse que j'y vais faire. « Vous voulez composer » des tragédies nationales, et, pour coup d'essai,

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M VOUS choisissez dans l'Histoire de France nn fait » qui est l'opprobre de la nation ; tous Tûules re- » tracer a vo» concitoyens une époque flétrissante a pour eux, et qui devrait élre à jamais effacée du »■ souvenir des hommes. » Courtisans patriotes ^ TOUS croyez donc que le massacre de la Saint-Bar- Aâemi est l'opprobre de la nation? JTadnletspoBrr un moment cette proposition , que je t^s bienttVt TOUS- nier; Vous ne pensez pas d» moins qn'nn crime exécuté en 157a puisse flétrir k nation française en 17Ô9. Quaud les Daoow, assemblés par représentans, en 1660, déférèrent à leur roi l'autorité la j^us illimitée, certainement ils se couvrirent d'of^robre aux yeax de tous les penses qui avaient ^ors quelque idée du droit politique ; mais si les Danois aujourd'hui se rappelaient qu'ils sont dès hommes y et qu'il ne convient pas à des botnmes d'obéir ati- caprice d'un seul y vous ne pensez pa» que l'ignominie de leurs -ancêtres pèserait encore sur eux. L'opprobre n'ert pas plus bér&< ditaire que la gloire : l'un et l'autre ne sont pas ^us héréditaires ohee les nations que chez les in-< dividuB ; et la honte des Danois en 1660 ne subsisterait plus pour leur postérité devenue lilure , comme le contrat des' Danois en 1660 ne saurait Ker leur postérité.

Il en est ainsi des Français. En supposant que le massacre de la Saint-Barthétenù soit le crime de la

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la nation, les Français de ce temps-là sont flétris, mais non ceux d'aujourd'hni , qui n'étaient pas. nés encore. En vous accordant ( ce qui n'est point mon avis) qu'un écrivain philosophe dpit quelquefois dissimuler sa pensée par respect pour sa nation, .vous conviendrez du moins qu'il doit ce respect seulement à la génération qui existe , et qu'il ne .doit que la vérité aux générations qui ne sont plus. Cet esprit de fanatisme et d'intolérance qui a causé nos guerres civiles du seizième siècle s'est beaucoup affaibli parmi nous : mais quand il subsisterait dans toute sa force y quand il serait encore l'esprit général , quand les partisans effrénés du dogme auraient conservé cette influence qu'ils ont perdue , serait-ce en effet respecter la nation que de la tromper? serait-ce lui manquer de respect que de l'éclairer? Quel homme aurait le mieux mérité de ses concitoyens , celui qui dans des écrits timides caresserait leurs préjugés , ou celui qui risquerait de leur déplaire en disant tout haut des vérités énergiques ? Un bon citoyen ne doit-il pas traiter sa nation comme un véritable ami traite son ami ? N'est-ce pas servir son ami que le désabuser d'une erreur funeste? et ne vaut-il pas mieux servir son ami que de le flatter?

Vous voyez donc bien qu'en retraçant un événement du seizième siècle je n'ai fait que ce que fait un historien j vous voyez bien que j'ai tout au

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