‹ Théâtre de Michel CervantèsChapitre 19 sur 36 · Textuel · texte numérisé non relu

Textuel

ta as une mission, pourquoi tardes- tu à m'attaquer? Pourquoi pousses-tu ces cris ? qui te tourmente? Arrête-tdl l

sAQuiEL. C'est l'effet de ton rosaire 1 Ne me martyrise pas.

LE PÈRE DE LA CROIX. Une fois au moins tu as dit la yérité. Reviens, je te défie, toi et tout l'enfer. mon âme, connais ta force, le démon n'a contre toi que les armes que tu lui donnes 1

(Saqaiel s'enfuit. — Entr^ Antonio avec des linges.)

ANTONIO. Père, je viens vous panser.

LE PÈRE DE LA CROIX. G'ost folic quo de vouloir me guérir.

ANTONIO. Vous désespérez donc ?

LE PERE DE LA CROIX. Nou, cortcs, mou fils ; mais cette infirmité est incurable, car elle me vient du ciel.

(Entre Angel.)

AN6EL. Père de la Croix, on vient de t'élire prieur.

LE PÈRE DE LA CROIX. Mol ?

ANGEL. Oui, vous.

LE PÈRE DE LA CROIX. Vous moquez-vous, frère Angel ?

ANGEL. Nullement.

LE PÈRE DE LA CROIX. Sur mes épaules chancelantes , ils ont placé ce poids écrasant! Ils ignorent donc que je suis un homme grossier, chargé de mille délits.

ANTONIO. Ils sont fous! s'ils t'avaient connu comme moi. . >

ANGEL. Que dis-tu?

ANTONIO, bas i Angel. Il aime à sc voir blâmé par tous. Vois comme ta nouvelle Ta rendu confus. Il n'acceptera pas. (Haut.) Si je pouvais voter, je raconterais à tous la vie de Christoval de Lugo à Séville et à Tolède.

LE PÈRE DE LA CROIX. Racontcz-la, mon ami, pour m'Ôter

CflRISTOVAL DE LUGO. i8&

cette crainte d'être nommé prélat, charge dont je sais indigne.

ANTONIO. Je l'ai vu autrefois se battre contre douze gaillards de Héria et de San Roman^ et à Tolède, dans les cabarets, avec les tisseurs de velours. Que de manteaux j*ai vus à ses pieds! que de boucliers fendus! que de casques bossues 1 Je ne lui donnerais jamais ma voix pour être prieur.

LE PÈRE DE LA CROIX. Oh ! quc tu as raison, Antonio 1 Je t'en prie; divulgue ma vfe à haute voix.

(Entre le prieur, saiTÎ d'an antre frère.) LE PRIEUR, an père de la Croix. QUO VOtrC paternité nOUS dOUnC

sa bénédiction I

LE PERE DE LA CROIX. Pourquoi unc telle soumisslou ?

LE PRIEUR. Vous êtcs notrc prélat.

ANTONIO. Ceux qui ont fait cette élection ont bien travaillé!

LE PRIEUR. En quoi est-elle mauvaise?

ANTONIO. Nommer prieur un nouveau Job , couvert de plaies! Gomment pourra-t-il conserver assez de sens pour gouverner le couvent?

LE PERE DE LA CROIX. Bicu parlé, mon fils! Vous ne me voyez pas comme je suis. Je n'ai pas une partie de mon corps qui soit en état de santé ; la douleur me trouble à ce point que je ne puis que pleurer et élever ma plainte vers Dieu, afin qu'il me pardonne mes péchés sans nombre. Antonio, raconte ma vie et tout ce dont tu fus témoin; dis mes extravagances et mes amusements, découvre l'immensité de mes fautes.

LE PRIEUR. Mauvaise excuse, mon père; ce qui est efface ce qui fut. Acceptez en silence, c'est la volonté de Dieu.

LE PERE DE LA CROIX. QuMl soit béui ! le temps montrera combien je suis inutile.

ANTONIO. Vire lo ciôit un si bon père mérite d*ètre pape I

(Ils sortent tous. — Lucifer parait, il porte une couronne et un sceptre; le plus élégant démon et le mieux Têtu qu'il se pourra j Saquiel l'accompagne ainsi que Yisiel.)

LUCIFER. Un bandit va prendre place sur les riches degrés de la gloire, etThistoire racontera ses exploits fameux. L'orgueil de mon front s'incline tristement; je veux que vous, mes amis et mes partisans, vous soyez les témoins de mon malheur et de ma honte. Je ne vous demande pas de consolations ; car il n'en est pas pour nous'; mais je veux que vous soyez présents au moment suprême qui s'apprête et qui est terrible, même pour les saints. Ce misérable, s'il en fut jamais, a trouvé par la foi le chemin du ciel, et, dans son humilité, il se disposo à y monter. Troublez ses sens, affaiblissez, s'il est possible, son espérance; retracez-lui le tableau de ses vanités passées; qu'aucune voix amie ne lui donne la confiance d'avoir payé la dette que sa charité a contractée. Allez, car il expire déjà.

SAQUIEL. Nos efforts seront inutiles. Toutes les fois que j'ai lutté contre lui, il m'a vaincu.

LUCIFER. Avant qu'il ait rendu le dernier souffle, on peut bien espérer qu'il faiblira sous le poids, car notre force est grande.

visiEL. J'accomplirai votre ordre.

LUCIFER. Venez tous, je veux être présent.

(Ils sortent et on voit entrer trois Âmes vêtues de tuniques de taffetas blanc, le visage voilé et portant des lumières i.)

PREMIÈRE AME. Aujourd'hui, mes sœurs, pour notre consolation, le ciel a ouvert les portes de notre prison afin que nous vinssions dans ce lieu plein de mystère^ dans le monastère du grand Christoval défunt. Accompagnons sa sainte âme et emportons-la dans la région de l'éternel Alléluia !

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