ACTE II, SCENE V
tourne toutes les têtes et donne lieu à bien des folies comme à bien des sottises.
Albert, gaiement.
Eh ! vraiment, on a raison !... soyez donc pauvre de notre temps! Logez- vous dans une mansarde, pour que vos amis ne viennent pas vous voir!.... soyez mal vêtu, pour que les femmes ne vous regardent pas ! arrivez à pied, pour qu'on ne vous invite plus ! 11
faut d'abord être riche !... puis on est considéré, tout Paris court à vos fêtes , mange vos dîners , et ne s'informe seulement pas comment vous avez acquis ce que vous voulez bien lui donner. (Pendant qu'Albert a parlé, Isabelle a donné de grandes marques d'attention et fait à la fin un geste de mécontentement; il s'en aperçoit et lui parle tendrement en tâchant de détourner l'attention d'Isabelle, qui veut écouter Léonce.
Léonce , le regardant en souriant.
Vous plaisantez, Albert. (D'un ton grave.) De notre temps, et j'en bénis le ciel , les spéculations du commerce et les travaux de l'esprit sont devenus des sources de puissance. J'estime et j'admire les nobles moyens de parvenir qu'un homme ne doit qu'à lui-même, et le talent est un pouvoir qu'on peut proclamer sans regret comme sans bassesse! Mais il y a loin d'une honorable industrie à ces appâts trompeurs offerts à l'avidité crédule et qui servent à engloutir les économies du pauvre au prolit de quelques intrigants.
M. DE TRÉNEUIL.
Je le pense comme vous, Monsieur...
LÉONCE
J'en étais certain.
Albert, qui parle basàlsabelle^ et comme poursuivant l'entretien. Que je suis heureux !
(Léonce s'arrête et fait un mouvement.) la marquise , avec un peu d'humeur.
Isabelle !
Isabelle , riant et d'un ton affectueux. Monsieur Albert ?... soyez donc plus grave.
léonce , les regardant en étouffant un soupir. Oui , monsieur le marquis , j'en étais certain , et ce ne peut être qu'une erreur ou de coupables intrigues qui aient engagé M. de Tréneuil dans une spéculation de ce genre.
m. de tréneuil , étonné.
Comment?...
0 ciel !
C'est impossible !
la marquise , vivement.
d amble ville, vivement.
M. DE TRÉNEUIL.
Mais poursuivez donc, Monsieur !
LÉONCE
Un honnête homme a été trompé : il a placé dans une entreprise frauduleuse le fruit de longues années de travail , et le bon sens comme la probité doit empêcher une spéculation qui ne peut amener que malheur et ruine pour les uns... et pis que cela peut-être pour les autres.
m. de tréneuil, se levant, ainsi que Léonce.
Monsieur., Arrêtez.
dambleville, à Léonce, en se levant.
int à sa
Léonce, avec humeur.
Eh ! docteur, aidez-moi donc, au lieu de me retenir.
dambleville, avec effroi, et allant se rasseoir. Que je vous aide, moi, moi ! par exemple !
albert , ironiquement.
Comment ! vous ne voulez pas faire le Don Quichotte, défendre tous les opprimés, réparer toutes les injustices ?
DAMBLEVILLE.
J'aurais trop à faire.
M. DE TRÉNEUIL , à Léonce.
Votre zèle, Monsieur, n'a qu'un tort, c'est d.) n'être point place ; car je ne pense pas que rien de tout cela puisse me concerner.
Vous, monsieur le marquis, je le crois bien vraiment...
Léonce , à Dambleville.
Ainsi vous donnez raison à monsieur ?
DAMBLEVILLE.
Oui, certes !... et mille fois raison !
Léonce , de même.
Et je ne dois pas défendre des intérêts opposés aux siens ?...
DAMBLEVILLE.
Non, sans doute ! car je parierais que vous êtes la dupe de quelque pauvre diable convoitant un argent qui ne lui appartient pas ! Croyez-moi, renoncez à tout cela ; qu'il n'en soit plus question !... et M. le marquis vous excusera parce qu'il sait que la générosité de votre âme vous emporte souvent trop loin.
LÉONCE
Si c'est vous qui l'ordonnez, moi, je n'ai plus rien à faire, ni vous rien à demander à M. Gribelet.
( Le marquis fait un mouvement. )