SCÈNE VIII
ISABELLE , puis LA MARQUISE.
ISABELLE
J'ai tout entendu ■ 0 mon Dieu ! que Léonce est noble et généreux! Mais serait-il vrai qu'il m'aime? ou bien Albert a-t-il inventé cet amour pour motiver les justes reproches de Léonce ? car Albert, je ne le comprends plus ! (La marquise entre par le fond ; Isabelle court à elle.) Viens , Charlotte , viens , je t'en supplie ! j'ai besoin de tes conseils et de ton amitié.
LA MARQUISE
Mais tu semblés bien agitée ?
Isabelle , lui prenant vivement la main. Écoute, tu es mon amie? je puis te dire ce qui se passe là? Charlotte, je puis me lier à toi ?
158 ISABELLE
LA MARQUISE
Tu hésites ?
Isabelle , vivement.
Oh ! c'est que tout eu ce moment prend un aspect singulier pour moi : une foule d'idées nouvelles, de craintes inconnues , viennent me troubler. Albert change à mes yeux ; sa gaieté, qui me charmait tant hier encore , me semble triste aujourd'hui. Pourquoi se moque-t-il des nobles sentiments de Léonce? pourquoi a-t-il d'autres idées et un autre langage?
LA MARQUISE , étonnée.
Que dis-tu ?
Isabelle , vivement.
Si mes douces illusions , mes rêves pleins de charmes , l'espoir enchanteur d'un amour partagé, si tout cela m'échappait?
LA MARQUISE
Tu rêves des maux imaginaires? Mon Dieu ! tu vas épouser celui que tu aimes, que tu as choisi ! Ce bonheur est si rare ! c'est un bien donné à si peu de femmes ! Ah ! sois contente, sois heureuse , toi!
ISABELLE
Mais le cœur ne peut-il point changer?
LA MARQUISE
Comment ?
ISABELLE
Charlotte , une jeune fdle , sévèrement élevée , qui n'a rien vu , rien appris de la vie, ne peut-elle pas se tromper dans son choix , placer son bonheur sur un cœur inconstant, léger, qui ne doit rien sentir profondément et que les plaisirs éloignent bientôt de celle qui s'est unie à lui pour toujours.
la marquise , amèrement.
Oh ! sans doute , vous êtes mariée, tout est dit ! votre mari parle de ses affaires avec ses connaissances , de ses plaisirs avec ses amis, de ses amours parfois avec une autre femme , et il faut vivre là, près de lui, sans bonheur pour soi-même, sans utilité pour personne.
Isabelle , qui Va écoutée avidement.
Mais que devient alors, Charlotte, notre cœur qui bat si vite? la marquise , vivement , prête à faire un aveu.
Ce qu'il devient? {Elle change de ton.) Ah! crois au bonheur, à la vertu ! que pour toi le chagrin soit un mot vide de sens ! que les torts te semblent toujours impossibles ! Isabelle.
Non, non, je ne me comprends plus ! Parle, je t'en supplie ! Ainsi délaissée par celui qu'elle doit seul aimer à jamais, que devient une
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