ACTE il, SCENE VIII
femme ? comment se passe sa vie ? qui remplit ses journées? quel sentiment d'affection peut animer ses plaisirs et consoler ses peines? Que fait-elle de ses talents ? qui la récompense de ses vertus ? A qui peut-elle désirer plaire ? à quoi lui sert-il d'être jolie? Oh î parle donc î
LA MARQUISE
Tu veux que je parle, tu veux toute la vérité ? Va, dis-moi plutôt de te tromper ! L'on apprend trop tôt de la vie plus qu'il n'en faut savoir pour être heureux !
ISABELLE
Ah ! la vie, disait Albert, c'est le bonheur !
LA MARQUISE
C'est le malheur, Isabelle !
ISABELLE
Et Léonce répétait : C'est la résignation et la vertu.
Ah ! mais sais-tu que nos sévères idées, les pures croyances de notre enfance peuvent s'effacer sous les plaisanteries, les sarcasmes et les exemples de celui-là même qui devait être notre guide ?
ISABELLE
S'il ne les partage pas?
LA MARQUISE
S'il se joue de nos scrupules, se moque de nos délicatesses , et nous laisse seules au milieu du monde, sans force , sans affection , sans espérance.
Isabelle, regardant la marquise avec intention.
Quelles idées tu éveilles ! N'est-il point parfois, Charlotte, des femmes que le inonde envie, et dont le cœur, plein d'amertume et de dégoût , cache des tristesses profondes sous des sourires , des fêtes, de l'opulenee et des mensonges ?
la marquise, émue, se laissant aller à ses impressions.
Et qui, accablées sous le poids d'une fastueuse oisiveté, cherchent en vain un intérêt dans leur vie ; dont le cœur et la pensée ne savent où s'attacher, et cela, quand le monde excite leur imagination, quand autour d'elle tout parle d'amour, les livres, les théâtres, les arts, la poésie, et, plus haut que tout cela parfois, une voix qui les fait trembler î
ISABELLE
Comment ? que dis-tu ?
la marquise, s' animant de plus en plus.
Ne peut-il pas naître une pensée qui revienne sans cesse ? ne peut-il pas se trouver quelqu'un dont la vue vous trouble et vous enchante, dont les paroles vous enivrent ?
140 ISABELLE
Isabelle, comme effrayée. Charlotte !
la marquise, de même.
Ah ! chaque jour de cette vie brillante qu'on envie peut être consacré à dévorer des larmes amères, à souffrir, à trembler !
ISABELLE
Grand Dieu !
LA MARQUISE
Heureuse encore de n'avoir que des douleurs et des regrets et de ne pas compter des torts parmi ses malheurs !
Isabelle, avec inquiétude, effroi et douloureusement.
Si c'était là ton sort ! si ce devait être le mien ! la marquise, de même.
Tu ne sais pas, tu ne sauras jamais ce qu'il faut de courage et de force auprès de celui qu'on aime, pour cacher sous le masque de l'indifférence l'amour qu'il vous inspire, pour repousser froidement les paroles qu'il vous adresse, pour se montrer devant lui calme, insensible et cruelle, pour le contraindre par le dédain à un nouvel amour qui vous remplace, pour s'ôter tout espoir en l'unissant à celle qu'on lui a fait choisir. Quelle affreuse souffrance ! Et pendant ces luttes cruelles, qui absorbent toute votre âme, un nom vous fait pâlir, un nom vous fait trembler ; et la société, que vous oubliez, vous devine et vous accuse ; puis quand vous la cherchez pour échapper à vos souvenirs, elle s'est vengée de votre oubli par la calomnie : tout est changé pour vous au dehors comme au dedans ! Le dédain des femmes et le sourire des hommes vous apprennent qu'ils vous ont déshonorée , et, au milieu de tout cela , il faut se montrer avec un front calme , des paroles de gaîté et le sourire sur les lèvres !
Isabelle, troublée et se plaçant en face de la marquise.
Charlotte, ton sourire est cruel, tes yeux sont pleins de larmes ! Cette femme qui souffre , cet homme repoussé par celle qu'il aimait, qu'il aime peut-être encore... va, j'ai tout deviné ! cette femme, c'est toi ! cet homme , c'est lui ! c'est Albert de Monligny ! Et moi, moi, vous m'avez trompée tous deux! la marquise, vivement.
Oh ! non, non, ne crois pas cela.
Isabelle, très-vivement.
Ce matin une folle joie remplissait tout mon cœur ; il me semblait qu'affranchie désormais, je respirais plus librement; le monde, les plaisirs, son amour, ton amitié, tous les biens de la terre s'offraient à moi, et mon bonheur s'augmentait encore du tien. Quelques heures seulement ont passé, et j'ai vu l'intérêt troubler ta riche demeure et compromettre le noble nom de ton mari, quand