BONNARD , ALBERT
BONNARD
Je vous cherchais, Monsieur.
ALBERT
Et moi, je vous attendais.
BONNARD
Merci... car vous avez tout de suite gagné ma confiance par l'intérêt que vous semblez prendre à ma nièce. Puis, Monsieur, il faut dire la vérité , chacun ici, dans mon propre pays, m'est aussi inconnu que vous !... C'est une triste chose que d'avoir été vingt ans absent !... Dans ce temps-ci, où tout va si vite, on ne retrouve plus même les monuments et les rues à leur place! jugez donc des hommes !.... Ceux qui ne sont pas morts ne se souviennent plus que j'existe!.... Quelques affaires m'avaient lié avec Forster aux États- Unis, et je l'ai retrouvé à Paris , où , sans lui , je n'aurais su à qui m'adresser... à Paris, Monsieur, où je suis resté pendant les trente premières années de ma vie, et où pourtant aucun ami ne m'attendait... où il n'y a pas un foyer où ma place soit marquée... où il n'y a pas eu , Monsieur , un seul de mes compatriotes qui ait pu me tendre une main amie à mon arrivée.
ALBERT
Ah ! ce que vous dites là..
BONNARD
Est bien triste, Monsieur !
ALBERT
Pour ceux dont le cœur est, comme le vôtre, plein de bonté. Car je vous connais déjà , Monsieur , et quoique je vous sois inconnu , quoique mon âme soit bien troublée en ce moment , et que nous nous voyions pour la dernière fois...
BONNARD
Comment ?
ALBERT
Il ne sera pas dit qu'un homme de bien, estimé à l'étranger pour ses travaux et sa probité, sera rentré dans ce pays qui nous est commun sans qu'un de ses compatriotes ait béni son retour !... Donnezmoi votre main, Monsieur, et que votre vie soit heureuse dans notre patrie... que je vais, moi, quitter peut-être pour toujours.