ACTE III , SCENE LV
bonnard , avec effusion.
Ah ! vous êtes un bon jeune homme ! que cela vous porte bonheur aussi.
ALBERT
Maintenant, Monsieur, qu'ayez-vous à dire ? ces lettres que vous avez reçues?...
bonnard , tirant des papiers de sa poche.
Ce qu'elles contiennent, Monsieur, est de nature à me décider à emmener ma nièce dès aujourd'hui.
ALBERT
Comment ?
BONNARD
Ce que j'ai vu du fils, ce que j'ai appris du père, et que le fils doit savoir... (Mouvement d'Albert.) Oui, Monsieur, il doit le savoir ... et vous n'en douterez plus quand tout vous sera connu.... m'a montré ce qu'il me reste à faire. Moi, Monsieur , je ne suis pas de ces gens du grand monde qui , dès l'enfance , ont appris à se contraindre ; qui savent sourire à ceux qu'ils détestent, et qui peuvent parler à ceux qu'ils méprisent! C'est mon âme qui s'exprime dans
mes paroles , et je ne pourrais revoir le comte de Saint-Méry que pour lui montrer vivement mon indignation et ma colère... Car ce que j'ai à dire est terrible, Monsieur... S'il le prenait en riant, je ne sais pas ce dont je serais capable... et s'il avait, lui, assez de cœur pour sentir sa situation....
Albert, très-vivement.
Alors . Monsieur?...
BONNARD
Ma foi, je ne sais pas si, moi, j'aurais le courage de le lui dire en face.
ALBERT
Que voulez-vous donc faire ?
BONNARD
Je veux... je veux lui écrire !... Aidez-moi, Monsieur.... c'est un service d'ami que je vous demande !... Il faut avant tout que j'emmène ma nièce !... Plus tard, justice sera faite à chacun. (Il va près de la table où se trouve tout ce qu'il faut pour écrire.) Mais voyez, Monsieur! ma main tremble, et mes yeux troublés me refusent le service. Auriez-vous la bonté d'écrire pour moi !
Que j'écrive?...
BONNARD
En mon nom et sous ma dictée, au comte de Saint-Méry pour
lui apprendre les raisons qui vont me faire à l'instant même entraîner Marguerite loin de lui.
224 MARGUERITE
albert, à part, en passant près de la table. Ah ! il n'en a que trop appris !
BONNARD
Vos conseils m'aideront.
albert, qui se place à la table, d'un air résigné et abattu. Me voilà prêt, Monsieur !
bonnard, dictant.
« Monsieur, Senneville était mon frère ; il se lia avec le comte « Hermann de Saint-Méry, votre père, qui fut pour lui un mauvais « génie. »
albert, s' interrompant.
Monsieur !
BONNARD
Il faut bien que je lui dise tout cela !... Continuez, je vous prie. ( Il dicte. ) « D'abord, il se ruina avec lui... » albert, s' interrompant.
Mais, Monsieur...
bonnard, dictant.
« Plus tard, Senneville revenait en France avec un million en « portefeuille... »
Monsieur..,
bonnard, dictant.
« Senneville ne rentra pas dans sa maison !... il fut tué et dé- « pouillé... par le comte de Saint-Méry ! ... »
albert, se levant avec violence.
Cela n'est pas vrai !... cela n'est pas possible, entendez-vous?... Et moi , Monsieur, je n'écrirai pas , je n'écrirai jamais un pareil mensonge.
bonnard, reculant étonné.
Qu'avez-vous?
albert, très-vivement.
Ce que j'ai , Monsieur ? c'est que devant une pareille accusation il ne m'est plus permis de me taire î... c'est que je dois défendre l'honneur du comte de Saint-Méry au péril même de ma vie !..., c'est que je suis son fils, Monsieur !
BONNARD
Vous?
albert, plus calme.
Oui , c'est moi , Monsieur, qui suis le comte Albert de Saint- Méry ; c'est moi qui ai recueilli son héritage... moi qui suis l'époux de votre nièce !
bonnard, très-troublé.
Vous qui tout à l'heure me tendiez une main amie?.... vous, avec